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Les féministes ont-elles perdu le sens de l’humour ?

Une femme de trois quart nous regarde la main sur la bouche un tatouage sur l'épaule avec un coeur et le texte "Casseuse d'ambiance"

« Combatives », « interconnectées », « activistes », « sur tous les fronts ». Tel est le portrait que l’on dresse des nouvelles générations féministes. Mais l’humour y a-t-il sa place ? Si vous en doutez encore, cet article devrait finir de vous convaincre. 

Les féministes de 2020 selon l’historienne Marie-Jo Bonnet ? “Elles sont un peu moins drôles, elles manquent d’humour”, a déclaré l’ancienne militante du Mouvement de Libération des Femmes, dans un entretien accordé à Charlie Hebdo pour les 50 ans du MLF, célébrés le 26 août dernier. Alors, les féministes ont-elles perdu le sens de l’humour depuis les années 70 ? Ou leur terrain d’expression s’est-il simplement déplacé dans un autre espace ?


Il faut qu’elle aille sur Instagram !”,s’exclame Elsa Miské- co-créatrice de “Moi c’est Madame” et co-fondatrice du podcast YESSS– en réaction aux propos de Marie-Jo Bonnet. “Quand je vais sur Instagram, je rigole au moins cinq fois par jour avec des mèmes féministes, donc les féministes n’ont jamais arrêté d’être drôles”, estime la jeune marseillaise. 
Imaginé avec la game designeuse Axelle Gay, le tout nouveau jeu “Moi c’est Madame” propose aux joueur·euse·s de s’entraîner à répliquer face à des remarques sexistes types : “T’as tes règles ?”, “Tu ne t’épiles pas ? Moi je ne couche pas avec une meuf qui s’épile pas !”. 
Si les jeunes militantes féministes n’ont pas déserté la rue, beaucoup d’entre elles consacrent une place importante à Internet pour y exprimer leurs idées et déployer leur humour. Sur Instagram, on peut citer entre autres les comptes Punchlinettes, qui “combat le sexisme ordinaire”, #Memespourcoolkidsfeministes ou encore Drama Gouines, pour un humour lesbien bien senti.


 Tourner le sexisme en dérision 

D’autant que les réseaux sociaux permettent de diffuser des idées ou démarches féministes auprès du grand public à la vitesse de la lumière, comme l’a montré le compte Twitter “Une femme 2022”, ouvert le 3 juillet. “Une femme a un CV impressionnant, mais n’a encore jamais été présidente. Alors elle le sera en 2022”, peut-on lire dans la bio. Deux jours après sa création, le compte affiche déjà 2000 abonné·e·s.

Deux mois plus tard, ils·elles sont 5000 à regarder ce groupe moquer le manque de visibilité des femmes dans l’espace public et les médias. “Une femme Première ministre”, “Une femme sacrée meilleur ouvrier de France en soudure pour la première fois”, “À Périgueux, le maire est (enfin) une femme”.


 L’art de dégainer la punchline qui tue
 

Derrière ces boutades, la créatrice du compte a un vrai projet politique : soutenir une candidature féminine à la prochaine présidentielle. “Ça ne sert plus à grand-chose de dénoncer le manque de visibilité des femmes en étant hyper énervé·e, hyper en colèreUtiliser l’humour, ça marche”. Et Twitter s’y prête bien : “Quand je fais du second degré c’est davantage partagé”, explique-t-elle. 


Autre grande réussite en matière d’humour féministe : le compte Twitter Pépite Sexiste, qui en l’espace de deux ans a réussi par la seule force de l’humour à tourner en ridicule des dizaines de marques sexistes. Par exemple en épinglant certaines marques de jouets, qui continuent à se vautrer allègrement dans les clichés du rose « pour les filles » et du bleu « pour les garçons ». « Fréquemment sollicitée par les médias et des institutions, sa fondatrice Marion Vaquero est aujourd’hui considérée comme une spécialiste du sexisme dans la publicité.


Railler le féminisme est une discipline olympique. Apprendre à ne pas répondre à ces tentatives de persiflages est un véritable sport de combat. Laissez-nous vous planter le décor. Un déjeuner en famille. Au beau milieu de la table, vous, la féministe de service. Là, vous recevez une première pique, envoyée par votre oncle qui n’a en réalité qu’une pensée en tête : vous faire réagir pour le simple plaisir de pouvoir répliquer à son tour : “Hoooo, ça va, c’est de l’humour ! On peut pu’ rien diire !!!” Ça vous semble familier ?

L’idée selon laquelle nous sommes des “peine-à-jouir”, des “rabats-joie”, voire des “mal-baisées”, est tenace. Elsa Miské parle parfois de sidération face aux situations sexistes. Le jeu “Moi c’est Madame” est un parfait entraînement : “On est beaucoup plus attaqué·e·s verbalement que physiquement au quotidien. Il y a plein de femmes qui suivent des cours de self-défense, mais pas de répartie”.


La co-fondatrice du jeu, admet toutefois que savoir dégainer la bonne remarque au bon moment est loin d’être donné à tout le monde : “J’ai joué à ‘Moi c’est madame’ avec des féministes de plus de cinquante ans. On se rend compte que même des femmes qui sont très éduquées et engagées sur ces sujets n’ont pas toujours LA punchline qui sort. C’est vraiment un tempérament ou un talent que certaines personnes ont, comme certain·e·s humoristes.”


 Peut-on rire de tout ?

Les initiatives citées précédemment ont montré qu’être féministe et avoir de l’humour est essentiel pour faire passer un message et peut vraiment faire avancer le combat. Mais peut-on rire de tout, notamment des violences sexuelles ?“Les personnes qui militent pour ces causes sont souvent directement concernées. Dans ce cas, c’est sans doute plus difficile d’avoir du recul pour en rire”, suppose la créatrice du compte “Une femme 2022”.


Dans le même esprit, toutes les situations n’ont pas été incluses dans le jeu “Moi c’est Madame” : “Il y a un moment où il ne faut pas délirer non plus, quand il y a eu une agression sexuelle, un attouchement, qu’il y a eu une menace… on ne rigole pas du tout”, estime Elsa Miské qui évoque une carte réplique de son jeu, en rapport avec le harcèlement sexuel : “Merci pour ta remarque, la prochaine fois, c’est deux ans de prison pour harcèlement”. Traduction : “Je ne rigole plus, tu vas te calmer tout de suite”.
La fondatrice de YESSS en profite pour revenir sur les propos de Marie-Jo Bonnet : “Si elle se base sur les personnes les plus visibles, comme Adèle Haenel dernièrement, désolée mais les sujets dont elle parle, ça ne se prête pas vraiment à l’humour.” 
Certaines féministes manient toutefois l’humour avec brio, à l’instar de Marina Rollman, chroniqueuse sur France Inter et autrice d’un billet d’humeur (hilarant) sur le harcèlement de rue, diffusé le 6 octobre dernier dans l’émission La Bande Originale. 
Oui, l’humour est une arme puissante pour le féminisme qui permet de rabattre, non sans satisfaction, le caquet de son adversaire. À condition bien sûr de ne pas verser systématiquement dans la gaudriole, au risque de minimiser la parole des militantes.

Comme dit si bien la créatrice de “Une Femme 2022” : “Chacun·e·s sa façon de gérer son féminisme. Il y a plein de comptes qui utilisent l’humour, d’autres la colère. Parce que ça fait des dizaines d’années qu’on milite et que ça n’avance pas. Alors à un moment oui, on s’énerve plus qu’on rigole.”

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