En 2019, notre journaliste Marguerite Nebelsztein, membre du collectif féministe Georgette Sand,​​ a intégré le comité scientifique dans le cadre des MonumentalEs. Un projet initié par la Mairie de Paris qui vise à “réinventer le Panthéon” et pour lequel 200 noms de femmes ont été gravés sur le mobilier de la place du Panthéon. Pendant ces longs mois de travail, Marguerite Nebelsztein s’interroge : est-ce que cela fait réellement sens de visibiliser les femmes de l’Histoire en se concentrant sur un monument estampillé du fronton : “Aux grands hommes la patrie reconnaissante” ? Quelle portée pour les féministes ? Une question que s’est à nouveau posée notre journaliste lors de la récente panthéonisation de Joséphine Baker.

Sophie Berthelot, Marie Curie, Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Simone Veil. Jusqu’ici, elles étaient cinq. Mais en 2021, une sixième femme devait faire son entrée au Panthéon. Promesse d’Emmanuel Macron. C’est désormais chose faite, puisque Joséphine Baker a été “panthéonisée” ce mardi 30 novembre. 
 
Elle y est entrée de manière symbolique : son corps repose toujours au cimetière de Monaco face à la mer. C’est donc un cercueil vide (un cénotaphe) que l’on a transféré dans ce monument illustre qui surplombe la montagne Sainte-Geneviève du cinquième arrondissement de Paris. 
 
Chanteuse, comédienne, meneuse de revue, héroïne de la résistance… L’héritage de Joséphine Baker est immense. Mais est-ce une bonne nouvelle pour autant qu’elle ait rejoint le cercle très restreint des femmes panthéonisées ? Faut-il s’échiner, en tant que militante pour la cause des femmes, à vouloir intégrer des femmes dans un monument érigé dont la devise est à la gloire des “grands hommes” ? Si on pousse la réflexion plus loin, ne peut-on pas légitimement se demander si le fait d’y faire entrer des femmes ne représente pas une insulte à leur genre ?
Fondatrice du collectif Stop Harcèlement de rue, Héloïse Duché a réalisé des travaux universitaires sur les femmes passées par le scoutisme. Selon elle, « il faut en finir avec ces macabreries patriotes. Le Panthéon est un mausolée phallique. Le principe même d’imaginer une nécropole de ‘grands hommes’ qui mériteraient plus nos prières républicaines que d’autres est patriarcal, et y faire entre des femmes n’y changera rien”. 
Mais la devise du Panthéon n’est que la part émergée de l’iceberg. Car le Panthéon représente finalement à lui-seul un monument froid, immense et impressionnant, certes, mais éloigné des citoyen·ne·s. Fossé évoqué dans le rapport “Pour faire entrer le peuple au Panthéon”, écrit en 2013 par le haut fonctionnaire français Philippe Bélaval, à l’époque président du Centre des monuments nationaux. On y trouve une citation de l’historienne et philosophe Mona Ozouf, qui décrit le Panthéon comme “un temple vide à l’haleine glaciale”.

Pourquoi perdre notre énergie à investir un lieu finalement si déconnecté des Français·e·s ? Faire entrer Joséphine Baker au Panthéon n’est-ce pas une manière d’instrumentaliser sa mémoire, voire de s’acheter une consciente féministe ? “C’est un geste symboliquement fort qui répare nos mémoires. Mais pour ce qui concerne les luttes de la France actuelle, cela ne peut être suffisant. Il ne faut pas utiliser la panthéonisation de Joséphine Baker pour effacer les problèmes de 2021”, a très justement relevé la journaliste féministe et antiraciste Rokhaya Diallo dans une interview accordée à Libération le 26 novembre dernier.


 Le symbolisme féministe vaut bien le Panthéon 

Pourtant, tout le monde n’est pas d’accord. L’émulation des discussions donne à penser que l’on doit, avant de se précipiter, réfléchir en tant que féministe à ce que la panthéonisation d’une femme illustre signifie. Aude-Marie Lalanne Berdouticq est chercheuse post-doctorante à l’EHESS et militante au collectif Georgette Sand. En 2019, elle a participé au projet MonumentalEs, ainsi qu’au comité scientifique. Elle explique aimer “l’idée que certains individus ne soient plus des individus justement, et que par la panthéonisation – qui doit être le reflet d’une forme de gratitude populaire – ils et elles deviennent des figures collectives.” 
 
Moi, je suis d’accord pour se détourner du Panthéon, mais il faut en mesurer les conséquences”, nous répond pour sa part la philosophe Geneviève Fraisse. “À titre personnel, je ne suis pas une fanatique des reconnaissances et des médailles”, commente celle qui a refusé la Légion d’honneur. Elle précise toutefois : “Je n’ai pas d’intérêt particulier pour le Panthéon, mais toute subversion et toute interpellation du patriarcat, du machisme et de la domination est bonne à prendre, rien ne doit leur être laissé”. Autrice de plus de 20 livres sur la pensée féministe, la philosophe raconte une anecdote datant des années 1970 : “Pendant toutes ces années, la bibliothèque féministe de Paris, appelée Marguerite Durand, était dans la mairie du 5e arrondissement, en face du Panthéon. Un jour, ça nous avait sauté à la figure : nous étions face ‘aux grands hommes, la patrie reconnaissante’. C’était surréaliste. Nous devons nous atteler aux enjeux symboliques. Nous n’avons pas le choix. Et si nous voulons vraiment être subversives, il nous faut avancer sur ce terrain-là”. 
 

 Écartées par manque de pureté ? 
 
Faire entrer une femme au Panthéon pour l’immortaliser, bousculer le patriarcat en transcendant un monument longtemps érigé à la gloire des hommes pour avancer avec notre époque. L’argument se tient. Mais, comme le souligne Aude-Marie Lalanne Berdouticq, la (vraie) question à se poser est surtout : “Qui a le droit de féminiser le Panthéon ?” Qui sont ces hommes qui choisissent ces femmes ? Et qui sont “ces grandes femmes” ? Geneviève Fraisse se remémore son combat pour y intégrer Olympe de Gouges. En 1997, lorsque la philosophe est nommée déléguée interministérielle aux droits des femmes, elle confie (ironie du sort) à Gisèle Halimi le dossier de la panthéonisation de celle connue pour avoir rédigé la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. 
 
Douze ans plus tard, en 2009, Geneviève Fraisse co-signe une tribune dans Le Monde pour la panthéonisation de deux figures emblématiques de la lutte contre l’esclavage : la Mulâtresse Solitude et (de nouveau) Olympe de Gouges. La même année, un vote populaire est lancé pour décider de la prochaine femme honorée au Panthéon : Olympe de Gouges* arrive en tête. Un vote non respecté par le président de la République de l’époque, François Hollande, qui choisit l’ethnologue et résistante Germaine Tillion et la résistante Geneviève Anthonioz-de Gaulle. Exemple édifiant d’un processus politique qui ne respecte pas le choix démocratique. 
 
Puis c’est au tour de Gisèle Halimi d’être “recalée” malgré une pétition qui a récolté plus de 35 000 signatures pour réclamer son entrée. Une anticolonialiste, c’était sans doute “trop”. Peu importe qu’elle ait participé à faire évoluer le droit sur le viol, l’avortement ou la parité. “Quand j’ai vu qu’elle avait été écartée – pas censurée, écartée – cela a réveillé en moi le refus de faire entrer Olympe de Gouges”, nous confie Geneviève Fraisse. Pour la philosophe, ces rejets sont significatifs de ce que l’on attend d’une femme. “Ce sont des mécanismes de domination et de suspicion de ne pas être ‘assez pure’. Ça ne nous gêne pas que des hommes d’État aient commis des massacres, qu’ils aient des faces sombres, ça ne les empêche pas d’avoir des rues ou des statues. Mais pour les femmes, c’est embêtant.” Pour reprendre l’exemple de Gisèle Halimi, elle explique : “Sa position pour une Algérie algérienne est-elle une tache politique ? Non, c’est un honneur, pas une honte. Mais c’est encore une histoire sensible. Cela crée du dissensus.

La féminisation du Panthéon, si on peut l’appeler ainsi, ouvre également le champ à une vaste réflexion à laquelle s’attelle actuellement Geneviève Fraisse : qu’est-ce que la symbolique féministe ? La philosophe, que l’on présente trop souvent avec un mégaphone dans la main, plutôt qu’un stylo, souligne que le Panthéon n’est pas le seul endroit où cette symbolique peut se déployer : “J’ai été invitée par l’équipe de recherche qui a réussi à encoder sur de l’ADN la déclaration des droits de l’homme et la déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. C’est passionnant de se dire que cela sera conservé aux Archives Nationales pour des millions d’années grâce à cette technique. C’est une entrée très symbolique. Ce n’est pas la patrie reconnaissante, mais les archives reconnaissantes !”.
 
Les 200 noms de femmes choisis dans le cadre du projet MonumentalEs ont, quant à eux, bel et bien été gravés dans le bois des bancs de la Place du Panthéon. Mais ils s’effacent peu à peu sous le coup des intempéries. Une symbolique que l’on aimerait voir disparaître : celle de l’invisibilisation des femmes dans l’histoire, visiblement tenace. Et si on commençait par s’attaquer à la devise inscrite sur le fronton du Panthéon ? On a bien construit une pyramide au Louvre, débaptisé des rues Pétain, fait tomber des statues de Louis XIV… Pourquoi ne pourrait-on pas changer une devise d’un monument, qui a d’ailleurs subi de nombreux changements au cours de son histoire ? Pourquoi pas la remplacer par une nouvelle œuvre, plus inclusive, cette fois ?

* Olympe de Gouges aura finalement son buste en marbre blanc à l’Assemblée nationale, première statue de femme à investir ce lieu. Tout un symbole pour celle qui n’a jamais eu droit de tribune, mais qui fut guillotinée et qui écrivit : la femme a le droit de monter à l’échafaud, elle doit avoir également celui de monter à la tribune

Geneviève Fraisse est l’autrice de plus de 20 ouvrages. Elle a récemment publié Féminisme et philosophie, chez Folio Gallimard, en 2020. Elle a aussi écrit la présentation du livre De l’amour de Stendhal paru le 7 octobre 2021 aux éditions Points. 

Publié par :Marguerite Nebelsztein

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