Si l’on m’aborde / Je serai le feu.” Ce vers incandescent a été écrit par Claude de Burine, une poétesse française née dans les années 1930 et morte il y a une poignée d’années. Ne cherchez pas, vous ne la trouverez ni dans la Pléiade, ni à l’oral du bac français. D’ailleurs, si vous fermez les yeux, combien de poétesses êtes-vous capable de citer ? Combien d’entre elles avez-vous lues ou étudiées à l’école ?

En 2017, Maureen Wingrove, alias Diglee, se rend compte qu’elle n’a que peu ou pas lu de poèmes écrits par des femmes et que celles-ci ont été invisibilisées par l’histoire. À la faveur d’un défi Inktober (où l’on produit un dessin par jour du 1er au 31 octobre), elle se lance dans un immense travail de recherche qui l’amènera de Marie Nizet à Audre Lorde (en image ci-dessus), en passant par Andrée Chedid ou encore Renée Vivien. Oui, les femmes aussi écrivent des vers. Elles aussi comptent les pieds et enroulent des rimes. Les décasyllabes ne sont pas réservés aux seuls hommes. Pour preuve, Diglee sort aux éditions la ville brûle, Je serai le feu, une anthologie qui revient sur le parcours de 50 poétesses en publiant quelques-uns de leurs textes, pour certains inédits ou introuvables et traduits de l’anglais par Clémence Beauvais. 

 Lorsque l’on lit Je serai le feu, on est épris d’un grand moment de sororité. C’était intentionnel ? 
En écrivant leur biographie, je me suis rendu compte que je trouvais toujours leurs consœurs quelque part, surtout au début du XXème siècle au moment des salons littéraires. Elles se connaissaient toutes. Gérard d’Houville connaissait Natalie Clifford-Barney qui connaissait elle-même Renée Vivien. Elles écrivaient les préfaces les unes des autres, elles se soutenaient entre elles. Pendant le Surréalisme, Lise Deharme collaborait beaucoup avec la peintresse Toyen. Il y avait déjà ce réseau de soutien féminin, de sororité que l’on connaît aujourd’hui. J’ai trouvé très rassurant que cette solidarité soit sans âge : que Renée Vivien rende hommage à Sappho, que Rosemonde Gérard ait monté une anthologie uniquement féminine, reprise par Jeanne Moulin dans les années 1970… J’ai l’impression que tous les cinquante ans, il y a une prise de position et des femmes qui en ont marre de disparaître et qui sortent un ouvrage pour le dire.

 C’était important pour vous de ne pas seulement réaliser des portraits mais également de publier des extraits ?
C’était l’envie principale. Pendant le Inktober où l’idée du livre m’est venue, ce qui me motivait en premier lieu c’était de faire lire de la poésie et de la désacraliser. Beaucoup de gens me disaient avoir peur de ne pas comprendre, me confiaient qu’ils n’en avaient pas lu depuis l’école, que c’était pour eux inaccessible. Le but premier, c’était de faire lire ces femmes. Je pensais faire des biographies de quelques lignes seulement, mais quand j’ai commencé à dépiauter leur histoire, j’ai découvert des destinées incroyables. C’était trop dommage de ne pas le raconter, mais je ne voulais pas que leur vie éclipse leur œuvre.

 Éditer leurs textes et raconter leur vie, c’est aussi une manière de rendre visibles des femmes qui ont été invisibilisées… 
Ce qui est incroyable c’est qu’elles ont été invisibilisées alors que de leur temps, elles ont reçu des distinctions. Gérard d’Houville est par exemple la première femme à avoir reçu le prix de l’Académie française. Il y a eu des Goncourt, des prix de l’Académie, certaines ont été Chevalier des Arts et des Lettres… Elles ont quasiment toutes eu des reconnaissances unanimes et pourtant, elles ne figurent pas dans nos anthologies. Pour moi faire un livre exclusivement sur les femmes poètesses, c’est un levier pour qu’un jour, elles soient intégrées à la culture populaire. Malheureusement aujourd’hui, on a encore besoin de rappeler que les femmes écrivent et qu’elles sont là.

 Le parcours scolaire français enseigne que les poétesses sont des exceptions. À part peut-être Louise Labé, on n’en étudie guère pendant notre cursus. Quant aux poétesses étrangères, elles passent quasiment à la trappe… 
Dans la culture telle qu’elle est enseignée en France, les femmes sont mises de côté. C’est quelque chose que j’avais déjà identifié. En 2015, j’avais écrit un article sur le fait qu’en treize ans, aucune femme n’avait été au programme du bac de terminale littéraire. On peut se poser la question de ce que l’on apprend à nos jeunes élèves et à nos penseurs et penseuses de demain quand on ne leur fait étudier aucune femme pour leur sujet du bac. Le grand prix de l’Académie française, on a treize femmes pour 105 prix, c’est risible, c’est 12 %. Le Goncourt c’est pire, on a neuf femmes pour 117 prix, 7 %. Renaudot, quinze femmes pour 94 prix, c’est 16 %. Notre culture de masse récompense les hommes, quoiqu’il arrive. C’est un comportement assez français, parce qu’en Angleterre, il y a une culture de la femme écrivaine. Je pense notamment à Jane Austen, à l’époque Victorienne. Aux États-Unis, le rapport à la poésie n’est pas du tout le même que chez nous. Maya Angelou, par exemple, est une rock star pour les Américains, alors que c’est avant tout une poétesse noire. Il y a un rapport plus actuel et moins académique à la poésie. 

 Rupi Kaur, Amanda Gorman… Il y a un renouveau presque féministe de la poésie. Est-ce que cela a motivé Je serai le feu
Je crois fondamentalement à la poésie, je crois en son pouvoir émancipateur, en sa puissance de figuration, d’imagination, de libération. C’est parce que je crois profondément à la poésie que j’ai œuvré pendant quatre ans à ce livre. D’autant que cela n’a pas été simple, pendant deux ans j’ai envoyé aux maisons d’édition des dossiers qui restaient sans réponse. Je pense que je fais partie de cette matière organique. On voit arriver des jeunes femmes qui reprennent en main la poésie, mais pour le moment, ce sont surtout des anglophones, il y a très peu de Françaises. Mais grâce aux réseaux sociaux, ça vient jusqu’à nous ! 

Je serai le feu
de Diglee
éditions la ville brûle
29 euros 
Publié par :Elsa Pereira

Journaliste indépendante obsédée par le manspreading dans le métro.

Un commentaire sur “Diglee : “Malheureusement aujourd’hui, on a encore besoin de rappeler que les femmes écrivent”

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