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Quand la sororité tisse sa toile

Femme dont le visage est éclairé par son écran d'ordinateur

Les précédentes générations surfaient sur les forums privés ou publics. Pour les nouvelles, ce sont plutôt les réseaux sociaux. Grâce au partage d’expériences en ligne, Internet est devenu la plaque tournante de la sororité, véritable moteur pour la diffusion du féminisme.

Inventé dans les années 1970 par le MLF, qui reprend celui du “sisterhood” américain, le concept de sororité est encore inconnu dans notre pays en 2007 lorsque Ségolène Royal l’emploie pendant sa campagne pour la présidentielle. On la moque. Aujourd’hui pourtant, le terme est à la fois employé par les féministes de tous poils et au cœur de nos comportements en ligne.

En créant ou en rejoignant des groupes de parole, en se partageant des bonnes adresses de sage-femmes spécialisées dans le handicap, en se glissant des noms de gynécologues non-grossophobes ou en dénonçant les inégalités au sein de leur couple hétérosexuel, les femmes se réapproprient leur histoire, leur santé ou leur corps. Elles se conseillent et s’épaulent, elles participent à briser le silence qui les entoure. Que saurait-on de l’endométriose, du post-partum ou du SOPK (syndrome des ovaires polykystiques), si des pionnières n’avaient pas en premier lieu ouvert la voix ? En ligne, les femmes investissent massivement la réflexion féministe, elles la façonnent.

Au cours de sa grossesse en décembre 2020, Barbara*, 32 ans, apprend brutalement qu’elle devra subir une césarienne sous anesthésie générale. Encore sous le choc de l’annonce, elle décide de questionner son moteur de recherche. Une habitude pour cette trentenaire parisienne qui se rue fréquemment en ligne dans l’espoir d’y trouver des recommandations sur des sujets qui la touchent directement, comme la grossesse ou la parentalité. Pour elle, il est souvent question de glaner des conseils de professionnel·le·s (sur des sites plus ou moins sérieux) et/ou se tourner vers des groupes de femmes en ligne, sur des forums ou les réseaux sociaux. C’est au cours d’une de ces pérégrinations en ligne que Barbara découvre le forum de Césarine. Une association qui porte la voix des femmes ayant accouché par césarienne auprès des professionnel·le·s et des pouvoirs publics. Des centaines de femmes y ont posté des témoignages dans l’espoir d’y trouver une résonance à leur propre vécu et d’échanger avec d’autres femmes en partageant bonnes et mauvaises expériences. C’est dans cette optique et pour apporter son propre éclairage que Barbara a ensuite décidé de s’exprimer sur le forum : “J’avais moi-même été confrontée au manque de témoignages. Alors je me suis dit qu’un jour, une autre femme dans mon cas irait aussi à la pêche aux renseignements et que c’était un peu ma responsabilité que de lui raconter ce que j’avais vécu pour la rassurer.

Légitimer son vécu

Si Barbara a utilisé les forums, aujourd’hui la mode est plutôt aux groupes de discussion sur Facebook, aux threads sur Twitter et aux comptes Instagram. Les réseaux sociaux ont pris le relais comme place publique, ils sont un terreau fertile pour le partage d’expérience, le dialogue et parfois même le débat. À l’image des forums qui s’organisaient en topics, sur Instagram chaque thème a son compte. “T’as pensé à” explore la charge mentale, “Post-partum ta mère” évoque toutes les facettes du post-partum. Quant à “Paye ta truelle”, il est consacré aux violences faites aux femmes dans le domaine de l’archéologie. Les détenteur·rice·s des comptes reçoivent les témoignages en MP ou en commentaires, puis les diffusent à leur tour en post ou en story. La parole circule et les vécus se répondent.

C’est à la suite d’un appel à témoin de l’association “Parents et féministes” sur Twitter que Mathilde a décidé d’écrire sur son accouchement pendant le premier confinement. Seule dans cette épreuve, la démarche fut “thérapeutique” selon ses propres termes. “Si des personnes me lisaient et me disaient que oui, ce que je vivais était dur et anormal, alors cela légitimait la souffrance et les difficultés que je ressentais”, nous confie la Parisienne de 38 ans.  

Les témoignages en ligne participent donc à briser certains tabous, mais aussi à extraire certaines personnes en souffrance de leur solitude. Pour son travail de recherche (Dire et montrer le corps féminin. De la mise en scène de soi à l’expression politique de l’intime sur les médias sociaux numériques), Sophie Barel, doctorante en sciences de l’information et en communication à l’université de Rennes 2, a circonscrit son corpus de master aux personnes victimes de harcèlement de rue racontant leur expérience entre 2011 et 2012. À l’époque, peu d’entre elles se disent féministes, mais toutes font l’expérience d’un vécu commun. Ce qu’elles ont en commun ? Être considérée comme “femme” par la société. “Il a fallu que les gens se parlent en ligne pour se dire ‘ce n’est pas moi le problème, mais c’est un problème global de société”, note la chercheuse, selon qui ce flot de témoignages représente également un symptôme de la crise des femmes dans les institutions médicales, policières ou judiciaires. En ligne, elles font société. Elles ne sont plus des électrons libres assignés à résidence par le patriarcat.  

Une femme isolée des autres femmes sera davantage susceptible de subir sans révolte ce qui tisse sa condition de soumission et d’oppression, vivant cette dernière comme une fatalité unique et personnelle”, écrit la chercheuse Bérengère Kolly dans l’essai Et de nos sœurs séparées… Lectures de la sororité paru en 2012 aux Éditions Lussaud. Les forums et les réseaux sociaux permettent en effet de rompre avec un adage bien connu et cher au patriarcat : “diviser pour mieux régner”. Ici, sur ce groupe privé, ou là, en commentaire de ce post Instagram. On se retrouve, on discute, on partage. Si la sororité est si tendance aujourd’hui, c’est parce que depuis quelques années les femmes s’organisent par écrit. La sororité est une arme d’empuissancement à la portée de toutes. Les mouvements #MeToo (2017) et #MonPostPartum (2020) ne sont pas uniquement des prises de parole individuelles cumulées : elles ont eu un énorme impact dans le monde réel et dans l’accélération de la prise en compte des violences faites aux femmes… et du féminisme en général.  

Torture porn  


ll ne fait aucun doute, parler de son expérience et témoigner de son vécu aide assurément de nombreuses femmes à déculpabiliser. Il ne fait aucun doute que parler de son expérience et témoigner de son vécu aide assurément de nombreuses femmes à déculpabiliser. Pourtant, cette prise de paroles en ligne n’est pas toujours vécue comme une libération. “Quand #MeToo a commencé, j’ai passé du temps à lire ce genre de témoignages” raconte Assa, 31 ans, très active sur les réseaux sociaux. Mais aujourd’hui, la journaliste parle de surdose : “J’en ai moins l’appétit aujourd’hui, sans doute parce que je n’ai pas envie de tomber dans un genre de délectation malsaine à lire la souffrance d’autres femmes. Je ne critique pas le fait d’en parler publiquement, loin de là, […] Mais ce sont des récits que j’ai tellement entendus autour de moi, que les réseaux sociaux ne m’apprennent plus grand-chose.”  

Si, selon elle, les réseaux et forums sont “des lieux non-mixtes que l’on crée pour pouvoir se parler et réfléchir avec moins de barrières”, ils ne protègent pas d’une forme de voyeurisme. Si ces espaces de non-mixité sont indispensables à la sororité, ils ne garantissent pas pour autant une sororité émancipatrice et peuvent même devenir contre-productif.  

C’est en tout cas ce que suggère Bérengère Kolly dans son ouvrage. “La sororité est un jeu d’équilibre, voire d’équilibriste : reprenant l’héritage de ce qui serait propre aux femmes et renversant les assignations normatives sans pour autant essentialiser aucune nature féminine ; affirmant la nécessité d’un lien sororal sans pour autant se contenter d’une simple réactivation de modèles existants, mythiques ou fantasmées – solidarité des opprimées, liens tissés contre, solidarités des lavoirs ou du gynécée”.


Perpétuer les clichés    

Et si ces groupes, alors même qu’ils construisent un sentiment d’appartenance entre sœurs, perpétuaient les clichés ? En témoigne sur Facebook le groupe d’entraide destiné aux mères “Mums Paris 17”, à travers lequel on s’échange des “bons plans” : adresses de pédiatres conventionnés, idées d’activités pour enfant… Un groupe privé réservé aux “mums” dans lequel fatalement les hommes sont rares, voire quasi inexistants. C’est précisément cet entre-soi féminin essentialisant qui entretient la charge mentale des femmes dans l’éducation des enfants. Où sont les groupes de papa qui s’échangent des avis sur le lait en poudre ?

D’après Paula*, 39 ans et jeune maman, ces échanges pourraient même avoir à terme des conséquences sur notre humeur et notre santé mentale. “Lorsque j’ai commencé ma PMA, j’ai intégré un groupe privé sur Facebook. Ça m’a beaucoup aidée parce que dans mon entourage, je ne connaissais aucune femme, aucun couple dans ce genre de situation. Je me trouvais anormale avant d’avoir accès à d’autres récits comme le mien. Sauf qu’au bout d’un moment, les histoires tragiques de certaines femmes ont vraiment pesé sur mon moral. C’était très dur de poursuivre mon parcours, d’essayer d’être positive tout en lisant les témoignages de femmes désespérées qui multipliaient les FIV sans résultat. J’avais l’impression que ce groupe me tirait vers le bas”, confie-t-elle. “Les groupes autour de la maternité peuvent vite devenir étouffants”, prévient Assa. Si Internet a fait décoller le concept de sororité et le féminisme au passage, Sophie Barel s’interroge malgré tout sur cette bienveillance entre femmes : “Cette sororité est-elle de l’ordre de “la surface” ou change-t-elle les pratiques au quotidien ?”. Probablement un peu des deux !

*Les prénoms ont été modifiés

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