Chaque expérience est unique. Dans Sorocité, nous publions un témoignage qui n’a pas pour vocation d’être universel, mais parce que nous pensons que l’intime est politique, il nous a semblé essentiel de le partager. Il est une fenêtre ouverte pour que nous puissions discuter ensemble. 

C’est peut-être bizarre à raconter, mais avant de tomber enceinte cela m’arrivait très souvent de rêver d’allaitement. J’imaginais donner le sein comme un moment de sérénité et de partage. Un moment d’amour physiquement agréable. Enceinte, les rêves ont continué. Je me réveillais sur un petit nuage de maternité, persuadée que ce serait formidable. À quatre mois de grossesse, j’ai acheté un tire-lait portable sur Vinted, je m’imaginais congeler mon lait pour partir l’esprit léger en reportage, sortir mon nichon en plein brunch comme dans une peinture italienne. Je regardais des vidéos, j’étais à fond, petite apôtre de la Leche League en devenir. Puis, mon enfant est née. Et tout a changé.  

Je trouve toujours ça génial de donner le sein. Mais maintenant, j’ai un petit pincement au cœur quand je croise des nichons pleins de lait. J’ai accouché un mois avant la date prévue et ma déchirure m’a fait perdre beaucoup de sang. Quand je suis remontée avec ma fille, l’anémie était aux portes de ma chambre et la montée de lait n’allait pas montrer son nez tout de suite. Il a fallu que je m’enfile des gélules de Fumafer trois fois par jour, que le bébé fasse une jaunisse et que mon tire-lait – le vrai, pas celui que j’avais acheté pour voyager- arrive. Beaucoup d’obstacles, mais c’était mon projet et le personnel de la maternité l’a bien compris. En huit jours d’hospitalisation, une vingtaine de sage-femmes, conseillères en lactation, puéricultrices et infirmières (je n’ai vu que des femmes) se sont bousculées à ma porte. ”Prenez bébé comme ceci”, “Essayez de l’installer en ballon de rugby”, “Vous avez essayé l’autre sein ?” ”Il faut faire exprimer le lait manuellement avant de mettre bébé au sein, je vous montre”.  

On m’a pressé les tétons de 5 h à 23 h. On a forcé mon bébé par le cou… On a essayé de le mettre au sein avec douceur et avec fermeté, en vain. Le lait ne montait pas, le bébé perdait du poids et les larmes coulaient. Après un accouchement qui avait duré 24 heures, les premiers moments que je vivais avec ma nouvelle-née constituaient à faire et refaire les mêmes gestes pour la nourrir, et échouer à chaque fois. ‘Bienvenue bébé, ta mère est une merde.’ J’ai alors commencé, comme la Leche League le conseille, à nourrir mon enfant avec une paille collée au doigt. Une petite routine de l’enfer s’est mise en place pendant mes jours d’hospitalisation : essayer de donner le sein pendant 15 minutes, le gauche puis le droit, nourrir le bébé avec son lait à la paille puis compléter avec le lait maternisé, tirer son lait ensuite le sein gauche puis le droit, dormir 20 minutes et recommencer car un bébé mange toutes les trois heures. Voyant que tous ces efforts ne servaient à rien, la sage-femme qui m’a renvoyée chez moi m’a glissé ces mots d’une sagesse salvatrice : “Vous êtes devenue une esclave de l’allaitement. Il va peut-être falloir penser au biberon”. En huit jours, c’est la première personne qui ouvrait une fenêtre.

Le lait maternel > le lait maternisé 

J’étais (effectivement) devenue une esclave de l’allaitement. À domicile, mon sage-femme formé à l’allaitement a encore essayé de donner quelques astuces pour que “bébé prenne le sein”, mais je me suis rendue à l’évidence, malgré les dizaines de conseils prodigués, ça ne fonctionnait pas. Vous vous demandez sûrement (et moi aussi d’ailleurs) pourquoi j’ai tenu autant de temps à me rendre compte que tout cela me rendait malheureuse ? Pourquoi j’ai poussé le tire-lait, au max de sa puissance quitte à me blesser ? Parce que le patriarcat. Parce qu’une maman “doit” tout pour son bébé : ne plus dormir, ne plus sourire, suspendre sa vie à une double pompe branchée sur secteur. Même si ça vous blesse, et surtout même si ça ne marche pas. Il faut absolument que vous ayez tout essayé, vraiment. Pas d’abandon, pas de lâcheté. Il faut qu’on sache que vous avez tout donné.

Le lait maternel est le meilleur aliment pour la croissance et le développement de votre bébé.” Ce n’est pas moi qui le dis, c’est le ministère de la Santé qui suit à la lettre l’Organisation mondiale de la santé : “L’OMS recommande vivement l’allaitement au sein exclusif pendant les six premiers mois suivant la naissance.” Une maman qui ne veut pas allaiter ou qui ne pourra pas le faire pour mille et une raisons verra cette phrase écrite partout, sur les murs de la maternité, dans le carnet de santé de votre enfant et même sur les boîtes de lait maternisé (c’est un comble non ?). Le problème avec ce type d’injonction (ou de conseil, si vous préférez), c’est qu’il sous-entend que tout le monde peut et doit allaiter. Qui ne voudrait pas le meilleur pour son bébé ?  

Le libre-arbitre de la nouvelle maman   

Pourtant, si l’allaitement est “naturel”, il est tout sauf facile (en tout cas pour la plupart des femmes). J’en veux pour preuve le nombre croissant de conseiller·e·s en lactation qui viennent en aide à des mamans en difficulté. Des femmes qui quand ça ne fonctionne pas, ne savent plus si elles ont le droit de tout arrêter. Rendre ce tire-lait, récupérer son maudit chèque de caution et passer le relais au père. La pression qui repose sur les nouvelles mamans est immense et le poids de l’allaitement est parfois insubmersible. Car tout est bon pour faire culpabiliser les femmes. Sur le site d’une célèbre marque de tire-lait, il est écrit noir sur blanc : “L’allaitement est plus respectueux de l’environnement que le lait artificiel.” C’est sûrement vrai, mais a-t-on vraiment besoin de ce genre d’arguments ? Faut-il en plus de se sentir nulle comme mère, se faire remonter les bretelles parce que l’on est une mauvaise écolo ?


Dans son livre sur le post-partum, Illana Weizman rappelle à quel point cette période post accouchement est politique. Elle est politique parce qu’elle n’implique pas seulement le désir des femmes. L’allaitement est entouré d’injonctions contradictoires, venant de partout du·de la professionnel·le de santé au·à la passant·e dans la rue : “Tu devrais donner le sein, c’est mieux pour bébé”, au toujours d’actualité “Ah moi, ça me dégoute de voir ça en public”. Celles qui n’y arrivent pas se sentent nulles, celles qui ne veulent pas se sentent bizarres, et celles qui souhaitent le faire en toute tranquillité sont jugées, stigmatisées voire même physiquement agressées.


J’ai continué à tirer mon lait pendant quatre mois en donnant principalement du lait artificiel à mon enfant. Sur mon chemin, j’ai croisé beaucoup de femmes comme moi qui souffraient de ne pas réussir à abandonner, malgré l’engagement et l’empressement du personnel médical. J’ai fait partie de ces femmes, j’ai pleuré de ces moments gâchés avec mon enfant, de ce sentiment de culpabilité. Et un jour, j’ai réalisé que ce biberon de lait de croissance était un formidable atout d’égalité dans mon couple, parce que je n’étais plus seule à pouvoir l’alimenter, la charge allait incomber aux deux parents, et plus seulement à la mère. Grâce à ce biberon en verre et ces petites cuillères rases de poudre, j’allais pouvoir dormir plus longtemps la nuit, j’allais pouvoir m’échapper de chez moi, retrouver “ma chambre à moi”. Il faut bien voir le verre à moitié plein, non ? Je n’ai pas réussi mon allaitement, mais j’ai retrouvé une forme de liberté.

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Traitement en cours…
C'est tout bon, on se retrouve tru00e8s vite !
Publié par :Elsa Pereira

Journaliste indépendante obsédée par le manspreading dans le métro.

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