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Pourquoi prend-on encore le parti de célébrités accusées de violences sexuelles ?

Les vrais débats : un viol, c'est n'importe quoi ces accusations ! "Tu parles, tout ce qu'elle veut c'est ruiner sa carrière oui !"

Pierre Ménès, Richard Berry, Olivier Duhamel, Patrick Poivre d’Arvor… Ces derniers mois, les accusations d’agressions sexuelles, de viols et d’incestes défilent en cascade. Et constituent, sans doute, le début d’une longue liste. Pourtant, les voix qui s’élèvent pour accuser des personnalités publiques de violences sexuelles sont encore largement remises en doute. D’où vient cette tolérance sociale à l’égard des célébrités accusées ?

 « Elle est pas très nette quand même« , « Elle l’a peut-être un peu cherché« , « Je ne comprends pas pourquoi elle s’est laissée faire, elle aurait pu dire non !« . Ces propos sont malheureusement encore légion : phrases jetées à la va-vite lors d’un dîner où l’on commente l’actualité, commentaires postés sur les réseaux sociaux… Lorsque l’on découvre une affaire dans laquelle une ou plusieurs personnes sont accusées d’agression sexuelle et/ou de viol, la méfiance reste bien souvent le premier réflexe. Car après tout, « mieux vaut » remettre en doute la parole d’une femme qui a dit qu’elle a été violée, plutôt que de ruiner à jamais la vie de la personne incriminée… Doit-on comprendre par là qu’il est plus facile de se remettre d’un viol que d’être victime d’une fausse accusation ?
 
Ce phénomène prend d’autant plus d’ampleur lorsque ce genre d’accusations visent des personnalités publiques. Si la présomption d’innocence reste bien sûr fondamentale, cette tendance quasi-instinctive chez certain·e·s de prendre le parti de la personne accusée a toutefois de quoi interroger. « Alors que les affaires d’agressions sexuelles et d’incestes se multiplient, et qu’elles ont toutes en commun de mettre en cause des hommes cisgenres, comment se fait-il que ce soit eux qu’on plaigne et qu’on entende se plaindre partout ?« , s’insurge Fiona Schmidt dans un récent post publié sur son compte Instagram
 
Dans ce message, la journaliste féministe fait référence à la technique bien connue de crier plus fort que sa victime, employée notamment par Pierre Ménès. Le journaliste de Canal + a été récemment accusé d’avoir agressé sexuellement Marie Portolano en 2016 en lui soulevant sa jupe, ainsi que la journaliste Isabelle Moreau en 2011, qu’il a embrassée de force sur un plateau télé en direct, sous les yeux d’un public hilare (principalement des hommes).

Les faits sont ressortis à l’occasion de la diffusion dimanche 21 mars sur Canal + du documentaire « Je ne suis pas une salope, je suis une journaliste« , réalisé par Marie Portolano et Guillaume Priou et dont des séquences sexistes et misogynes incriminant Pierre Ménès ont été coupées au montage par la chaîne de diffusion. Rappelons que le baiser forcé infligé à Isabelle Moreau (ainsi qu’à la chroniqueuse Francesca Antoniotti comme on a pu le voir dans une autre séquence) n’est pas une « blague », ni de la drague mais une agression sexuelle, passible de 75 000 euros d’amende et de cinq ans d’emprisonnement. 

Plus graves que celles liées à l’affaire Pierre Ménès, les accusations qui pèsent sur Richard Berry ont elles aussi fait couler beaucoup d’encre. Sa fille Coline Berry a porté plainte en janvier dernier contre lui pour “viols et agressions sexuelles sur mineur de 15 ans par ascendant” et “corruption de mineur”. De son côté, l’acteur français a publié un post sur Instagram début février pour nier ces chefs d’accusation. À propos de cette affaire, l’écrivain et bloggeur Laurent Sagolovitsch écrit dans Slate : « L’un des problèmes posé par les révélations faites par la fille de Richard Berry est que de nouveau nous voilà sommés de prendre parti dans une affaire qui ne nous concerne ni de près ni de loin. » 

Si, encore une fois, il relève du travail de la justice de rendre un verdict établissant une potentielle innocence ou culpabilité, arguer que ce genre d’affaires devrait se cantonner à la sphère privée (comme le suggère l’auteur de l’article) sous-entend que l’intimité rend impossible toute quête de vérité. Or, pour les féministes, la sphère intime est justement politique, puisque c’est le plus souvent au sein de cette dernière que s’exerce la domination patriarcale. D’autant que Richard Berry ne manque pas de soutien dans la sphère publique. À commencer par celui de son meilleur ami Alexandre Acardy, qui n’a pas tardé à prendre la défense de l’acteur, “incapable”, selon lui, “de faire des choses comme ça”, a-t-il assuré le 3 février dans l’émission télévisée “L’Heure des Pros” sur CNews. Et d’ajouter : “Aujourd’hui, on a affaire à des allégations qui sont totalement farfelues, presque mythomaniques. » 

 Faire passer la plaignante pour folle : une stratégie efficace   

En portant plainte contre son père, Coline Berry explique s’être attirée les foudres et le mépris de bon nombre de membres de sa famille. « Je suis traitée de folle« , confiait-elle à France Info en février dernier. Elle peut toutefois compter sur le soutien de sa mère Catherine Hiegel, de sa cousine Marilou Berry, de sa tante Josiane Balasko et de son ex-mari Romain Rojtman. “J’ai passé quatorze ans avec elle : cet inceste a toujours été très présent dans notre vie (…) C’est une démarche de reconstruction. C’est aussi important vis-à-vis de nos enfants : les secrets de famille, ça détruit sur plusieurs générations”, a attesté ce dernier dans un entretien accordé mi-février au journal Le Parisien. Des témoignages qui, en plus de donner du poids au récit de la plaignante, s’avèrent précieux pour équilibrer le rapport de force entre la personne accusée de viol et celle qui se dit victime. Car comparée aux stars accusées, les plaignantes (qu’elles soient célèbres ou non) bénéficient encore trop peu du soutien de leurs proches, du moins en public. Phénomène qui pourrait en partie expliquer pourquoi la société a encore tendance à se montrer plus indulgente envers les personnalités accusées que leurs potentielles victimes. 

Car bien souvent dans les affaires impliquant des célébrités accusées de violences sexuelles, l’un des premiers réflexes consiste à se demander si la parole des plaignantes ne repose pas sur des mensonges motivés par des « désirs de vengeance » ou des « aspirations à la notoriété« . Ou encore si sa plainte n’est pas le fruit de « déséquilibres d’ordre psychique« . Ce dernier argument correspond ni plus ni moins à la ligne de défense adoptée par Patrick Poivre d’Arvor. Visé par une enquête pour viols à la suite d’une plainte déposée par l’écrivaine Florence Porcel en janvier 2021, l’ancien présentateur-vedette de TF1 a expliqué au journaliste Yann Barthès sur le plateau de “Quotidien” le 3 mars dernier : « Je ne suis pas dans sa tête, je n’ai pas demandé d’expertise psychiatrique”, à propos des raisons qui auraient poussé l’écrivaine à parler et porter plainte. Celui que l’on surnomme PPDA a également bénéficié du soutien indéfectible de son ancienne collaboratrice et ex-compagne Claire Chazal : “Ce qu’il aime, c’est charmer et non forcer”, a-t-elle déclaré le 4 mars dans la matinale de France Inter.  
 
« Plus une personne accusée est puissante, plus elle bénéficie de défense et de soutien. Les faits non-prescrits et les accusations en masse donnent plus de force, affaiblissent cette défense », souligne Emmanuelle Piet, présidente du Collectif Féministe Contre le Viol (CFCV). Dans le cas de Patrick Poivre d’Arvor, les accusations ne se limitent pas à celles de Florence Porcel. Mi-mars, le journal Le Monde a en effet dévoilé une série de témoignages dans laquelle huit autres femmes (certaines ont préféré garder l’anonymat) accusent le journaliste de violences sexuelles. L’enquête suit son cours. De son côté, Patrick Poivre d’Arvor a déposé plainte mardi auprès du parquet de Nanterre pour “dénonciation calomnieuse” contre Florence Porcel mardi 30 mars. 


 Quand un média donne la parole à un violeur repenti 

L’aspect du traitement médiatique joue également un rôle prépondérant dans la tolérance dont va faire preuve la société à l’égard d’hommes accusés de viol. Le 8 mars dernier, date de la Journée internationale de lutte pour les droits des femmes, le journal Libération a fait un choix éditorial fortement décrié par les lecteur·ice·s. En première page du journal, on pouvait lire le titre « Je t’ai violée Alma, la lettre d’un agresseur à sa victime« . L’article en question nous propose de lire le texte écrit et envoyé au quotidien par un jeune étudiant prénommé Samuel, dans lequel il avoue avoir violé son ex petite-amie Alma.
 
S’il ne s’agit cette fois ni d’une affaire impliquant des personnalités publiques, ni d’une accusation faisant l’objet d’une enquête judiciaire (du moins pour l’instant), ce traitement médiatique représente à lui seul un cas d’école, dans la mesure où un homme qui avoue avoir violé dans un journal réputé peut du même coup s’attirer la compassion du grand public. « Donner publiquement la parole à un violeur, a fortiori quand celle-ci n’est pas entendue dans le cadre de la justice, est très compliqué car cela peut être associé à un phénomène d’héroïsation. Comme si cela allait libérer la parole d’autres hommes violeurs, qui en profiteraient pour se dédouaner sous prétexte d’avoir fait ‘moins pire’. Ce qui me scie le plus, c’est que l’auteur de la lettre de Libé écrit : J’ai violé. Vous violerez. Nous violerons’, en semblant s’adresser à tous les hommes laissant ainsi penser qu’il existe une sorte de déterminisme absolu et qu’on ne peut pas aller contre la nature des hommes, qui serait donc de violer », analyse Valérie Rey-Robert, autrice de l’ouvrage La culture du viol à la française, paru en 2019 aux Éditions Libertalia et fondatrice du blog Crêpe Georgette.  

 Des stéréotypes sexistes tenaces 

S’il est encore “si facile” pour une personne lambda de prendre le parti pris d’un violeur désigné, c’est sans doute aussi parce que la société française est encore fortement imprégnée de clichés tenaces. Cette tendance à jeter l’opprobre sur les victimes a même donné naissance à un concept sociologue porté par la lutte féministe : la culture du viol.
 
En 2016, un sondage Ipsos réalisé pour l’association Mémoire Traumatique et Victimologie révélait l’inquiétante teneur des idées reçues autour du viol. Plus d’un Français sur quatre (26 %) jugent par exemple que, lorsque l’assaillant menace sa victime et qu’elle ne résiste pas, “ce n’est pas un viol mais une agression sexuelle”. Flirter, adopter une attitude séductrice, accepter d’aller seule chez un inconnu, constitue aussi aux yeux de plus d’un quart des Français.es (27 %) un motif de « déresponsabilisation du violeur« . L’éternelle et insupportable rengaine selon laquelle la victime « l’a bien cherché« .
 
En 2019, soit deux ans après #MeToo, un autre sondage Ipsos composé de questions similaires a été réalisé pour la même association. Si les chiffres montrent que les Français ont une image globalement positive de #MeToo, les stéréotypes sexistes ne semblent pour autant pas avoir disparu : 57 % des sondés considèrent encore qu’il est “plus difficile pour les hommes que pour les femmes de maîtriser leur désir sexuel” ou encore que de nombreux événements sont ressentis comme “violents pour les femmes, quand ils ne le sont pas pour les hommes” (78 %). 

 Vers une présomption de crédibilité ?   

Des clichés qui contribuent à entretenir la culture du viol et qui reviennent donc souvent sur le tapis dès qu’une affaire de ce type sort dans la presse. A fortiori lorsque la personne accusée est un visage connu qui nous a accompagné·e·s pendant des années : Richard Berry a incarné des rôles de père de bonne famille au cinéma, Patrick Poivre d’Arvor a été “LE Monsieur JT” pour des millions de Français·e·s de plusieurs générations… Bien qu’on ne les ait jamais rencontrées, ces personnalités nous sont familières et il est d’autant plus difficile de les imaginer commettre de tels crimes. « Quand une personnalité publique est accusée de viol, il y a un phénomène d’altération. On ne peut pas s’empêcher de se dire : ‘qu’est-ce que cela dit de moi si j’admire une personne qui serait capable d’une chose pareille ?  »  souligne Valérie Rey-Robert. 

La présomption d’innocence revient aussi comme argument imparable pour celles et ceux qui prennent leur défense. Avec du même coup, une présomption quasi-systématique de culpabilité pour la plaignante. “Au sein du collectif, nous militons pour instaurer une présomption de crédibilité afin de protéger la personne qui porte plainte, dans le même esprit que la présomption d’innocence qui s’applique à une personne lorsqu’elle se retrouve sur le banc des accusés”, nous explique Emmanuelle Piet, présidente du Collectif féministe contre le viol.
 
Alors, plutôt que de se demander si la personne qui porte plainte pour violence sexuelle a une mémoire défaillante, agit pour assouvir des désirs de vengeance ou encore parce qu’elle est « psychologiquement instable », il est donc urgent de faire tomber une à une les croyances et idées reçues qui contribuent à entretenir la culture du viol. Et ce peu importe si les personnes accusées sont des hommes de pouvoir, des stars que l’on admire ou de parfaites inconnues. 

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