Il y a ceux qui sifflent et ceux qui tentent un « compliment ». Il y a ceux qui suivent et ceux qui s’énervent, agressent. Et puis il y a nous, en face. Décontenancées, on ne sait jamais vraiment quoi répondre. Sur le moment ou après coup, on se sent même coupable de notre manque de répartie, d’avoir souri, baissé les yeux, continué notre chemin…. jusqu’à la prochaine réflexion.

Le monde a souvent tendance à minimiser le harcèlement rue, à le comparer à  « de la drague lourde ». Il est pourtant une expression vivante de la domination masculine. Dans son essai King KongThéorie, Virginie Despentes parle du « sexe de la peur ». Un sujet qui revient souvent sur la table lors des conf’ de rédac de Sorocité. Car nous avons toutes malheureusement en mémoire un cas de harcèlement qui nous a marquées, qu’on l’ait subi il y a un mois ou il y a quinze ans. 

Nous avons toutes aussi, probablement comme vous, déjà essayé de mettre des stratégies en œuvre pour échapper à nos harceleurs. Souvent avec les moyens du bord et avec plus ou moins de succès. Nous sommes sans doute « le sexe de la peur »…  Mais plus question de nous taire. 

T’as pas vu que j’étais enceinte ?

Je crois que c’était un jeudi après-midi, mais je ne me souviens plus vraiment du jour. Je réalisais une interview d’une autrice dans un café parisien. J’avais pris un latte. Et alors que l’on discutait de son livre, un mec est entré et s’est assis à côté de moi. Il me fixait, s’est introduit dans notre conversation. Et surtout a fait mine de ne pas entendre nos multiples : « S’il vous plaît, laissez-nous ». Son regard était insistant et mon malaise immense. Mon interlocutrice et moi sommes restées sonnées lorsque, après d’interminables minutes, il s’est finalement levé pour partir. Je me suis sentie humiliée par son regard sur moi. Ce n’était pas la première (et hélas pas la dernière) fois que cela m’arrivait.

Quelques mois plus tard, enceinte de sept mois, un mec a insisté pour qu’on aille boire un verre et faire connaissance alors que je cherchais désespérément mon portefeuille que je venais de perdre. Abasourdie, j’ai fait non de la tête, en silence. 

J’ai mis du temps avant de comprendre qu’il ne s’agissait pas de drague et encore plus pour arrêter de dire “merci” en regardant mes pompes quand on me formulait un « compliment ». Dorénavant, je cherche les yeux du mec, et en le fixant, je claque un solide « NON ». L’intrusion oculaire désarçonne, ou c’est peut-être ma réponse lapidaire. Qui sait ? Certains lèvent le camp, d’autres m’insultent compulsivement. Mais je suis déjà loin. 

Être indulgentes avec nous-mêmes

Je me souviens de la première fois où j’ai été harcelée. J’avais onze ans, un cartable Chipie trop grand sur les épaules et je rentrais du collège, quand un homme en voiture s’est arrêté à ma hauteur pour me demander s’il pouvait me raccompagner. Je lui ai dit « non merci », ce qui ne l’a pas empêché de me suivre en voiture jusqu’à ce que je franchisse le seuil de chez moi en courant.

Depuis, je n’ai plus compté les fois où j’ai été harcelée, emmerdée, suivie, insultée, mise mal à l’aise par le regard ou la parole d’un homme. Qu’il fasse jour, nuit, dans une ruelle déserte ou une rame bondée, que je sois habillée en robe ou en jean-baskets. Je suis loin d’être la seule puisque selon une étude des Petites Glo publiée en novembre 2020, 99 % des jeunes femmes cis et trans ont déjà été harcelées dans l’espace public.

Je mentirais si je disais que j’ai trouvé la parfaite riposte au harcèlement. À chaque fois, j’ai fait avec les ressources dont je disposais à l’instant T. Il m’est arrivé d’afficher mon agresseur dans le métro après qu’il m’a mis une main aux fesses, de l’insulter, de lui dire fermement de dégager. Mais la plupart du temps, je baisse la tête, mes écouteurs vissés sur les oreilles et mes clés en poing américain dans la main.

Il faut se montrer indulgentes avec nous-mêmes. Ce n’est pas de notre faute si nous n’avons pas la stratégie imparable face au harcèlement de rue. Il n’y en a d’ailleurs sûrement pas. La solution serait plutôt d’éduquer nos fils au respect et au consentement, de ne plus excuser les comportements problématiques de nos amis. Et, si la situation le permet, de réagir quand on est témoin pour ne pas laisser la victime démunie face à son agresseur. Il existe d’ailleurs des ressources pour vous aider à intervenir, comme celles mises en ligne par l’association Stop Harcèlement de Rue.
 

Pas de recette miracle

Nous sommes en 2004. J’ai 16 ans et je viens d’emménager à Paris. Dimanche après-midi. Je marche en direction de mon appartement, en remontant la rue de Passy, très fréquentée. Un mec (environ la trentaine) m’aborde. Il commence par me demander où je vais, si je veux aller boire un verre avec lui… Je réponds brièvement que je suis pressée, tout en accélérant le pas. Mais le mec ne me lâche pas, veut absolument avoir mon numéro. Je marche de plus en plus vite, tout en lui répondant d’une voix tremblante. Je finis par lui donner un (faux) numéro dans l’espoir qu’il s’en aille. En vain. « Si tu m’as menti, je ne vais pas pouvoir te laisser partir », me menace-t-il en faisant mine de pianoter sur son clavier de téléphone. 

Tétanisée, j’arrive dans ma rue, mais il me suit toujours de près… jusqu’à ce qu’on arrive en bas de mon immeuble. Par miracle, un voisin sort à ce moment précis. J’en profite pour me précipiter à l’intérieur et parviens ainsi à m’extirper de mon agresseur. Je ne l’ai heureusement jamais recroisé. 

Des harceleurs, j’en ai vu beaucoup en dix-sept ans de vie parisienne. Pourtant, je n’ai jamais vraiment trouvé de recette miracle. Faire des grimaces pas possibles ou me mettre à chanter très fort a déjà porté ses fruits. Renvoyer le mec dans les cordes peut fonctionner aussi, parfois. 

Mais soyons clair·e·s : si l’antidote à un problème aussi systémique que le harcèlement de rue existe, ce n’est certainement pas à nous (les femmes) de le trouver. De la même manière qu’on ne devrait pas changer notre façon de s’habiller, ce n’est pas à nous d’éduquer les mecs et de leur expliquer à quel point ils nous oppressent. Le harcèlement de rue est une énième et puissante illustration de la domination masculine qui perdure depuis des siècles. L’éradiquer nécessite un travail en profondeur. Car c’est le système patriarcal dans son ensemble qu’il faut renverser. 


Simuler une conversation téléphonique, se mettre à parler très fort, agripper fermement son téléphone portable ou ses clés dans sa poche, prête à dégainer… Qu’on se fasse siffler, suivre par un mec dans la rue ou mettre une main aux fesses dans le métro, souvent la sidération nous tétanise. La seule issue qui semble s’offrir à nous est alors de prendre nos jambes à notre cou. Et puis un jour, on finit par en avoir marre. On ose enfin regarder notre harceleur droit dans les yeux, à dire « non », le rembarrer en lui demandant gentiment (ou pas) de partir. Parfois, ça fonctionne. Parfois seulement.

Celle où une femme se sent pleinement en sécurité, en confiance, sans tabou afin qu’elle puisse se lâcher, désirer et se sentir désirée sans perdre le contrôle. Par contrôle, je veux dire qu’elle peut perdre celui de ses émotions, c’est même une bonne chose, mais surtout ne pas se sentir dominée injustement ou manipulée.

Léa, 31 ans

Je leur parle en souriant, avec politesse et respect. Ils sont décontenancés et se mettent à en faire autant, tout gênés.

Anne, 52 ans

Selon la remarque qu’on se prend, la répéter bien fort afin d’alerter les gens autour de moi. Ou alors y répondre froidement et bien fort pour manifester mon énervement. Si je n’ai pas la force ou l’envie d’aller à la confrontation, ignorer et marcher tête bien haute et regard droit devant. Sinon, mettre mes écouteurs, adopter une “resting bitch face“ histoire de paraître “asociale” ou “méchante”, même si je n’aime pas ces termes.

Yleanna, 23 ans

Sortir dans la rue quand on est une femme, c’est ralentir le pas pour se rapprocher d’inconnu‧es qui nous semblent plus « sûr‧es ». C’est baisser le son de ses écouteurs quand on sort la nuit, c’est garder ses clefs entre ses doigts « au cas où ». C’est laisser sa main dans son sac, prête à dégainer son téléphone. C’est aussi simuler une conversation téléphonique pour qu’on nous foute la paix.

Louise, 21 ans

Métro bondé. Alors que je me tiens à une barre, je sens une main se poser sur mes fesses. Je suis du regard le bras, puis l’homme à qui il appartient; avant de lui dire bien fort : « Monsieur vous pourriez avoir la gentillesse de retirer votre main de sur ma fesse s’il vous plaît ? Il répond « Oui oui tout de suite« . Éclat de rire général dans la rame.
Ce n’était pas ma première main aux fesses. Un jour, j’avais 16 ans, j’étais au marché. J’ai senti une main se poser sur moi. J’ai cherché mon agresseur des yeux pour le retrouve de dos, aux côtés d’autres gens à regarder des objets en vente. Je l’ai rejoint et d’un geste, j’ai glissé ma main entre ses jambes pour le toucher en lui disant: « Ça vous fait plaisir ça ? », puis je me suis sauvée. Son regard très surpris/choqué m’avait étonnée.

Ada, 40 ans

Je fais semblant d’être dans une conversation colérique au téléphone – personne n’a envie de rajouter de la colère à une femme qui en démontre déjà (mais pour bien préciser, ça m’emmerde vraiment de devoir faire semblant d’avoir de la colère en moi pour me sentir plus en sécurité).

Emily

Éviter certaines rues, les écouteurs dans les oreilles… À l’époque où je devais rentrer seule le soir, je me fringuais « comme un mec » : jean, basket et sweat, capuche relevée.

Camille

Depuis que je fais tous mes trajets à vélo, j’ai beaucoup moins de remarques, même c’est devenu très rare. Si non les stratégies sont de l’ignorer ou, s’il y a des gens pas loin, crier bien fort : « Personne a demandé ton avis, alors ferme-la« .

Frédérique

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Traitement en cours…
C'est tout bon, on se retrouve tru00e8s vite !
Publié par :sorocité

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