Charles, Georges, François, Jacques ou encore Nicolas… En soixante ans, la cinquième république n’a été présidée que par des hommes. Et parmi ces présidents bien élus dans leur costume-cravate, un seul – François Mitterrand – a choisi une femme comme première ministre, et pendant une courte période hostile, du 15 mai 1991 au 2 avril 1992. 

Retenez son nom : Édith Cresson. Aucune femme depuis que le régime républicain est en vigueur dans notre pays n’a été élue comme cheffe de l’État. Jamais. Aucune. En plus d’un siècle. Et si 2022 faisait figure de fracture ? Et si, plutôt que des Emmanuel et des Valéry, on élisait des Sandrine et des Christiane ? Et si le scrutin universel portait enfin le nom de la parité ? 

L’enseignante et chercheuse Sandrine Rousseau a décidé de se présenter aux primaires de son parti Europe Écologie-Les Verts, dans l’espoir de devenir (un jour, peut-être) la première présidente de notre pays. Rencontre avec une candidate fin prête pour 2022.

Sorocité : Qu’est-ce qui a motivé votre candidature ? 

Sandrine Rousseau : Il y a une forme de révolte intérieure contre cette cinquième république incarnée par un pouvoir central qui s’impose à tout le monde, pleine d’une forme de mépris vis-à-vis des citoyens et en particulier des citoyennes. Ce que nous vivons en termes de crise n’est qu’un avant-goût de ce qui se prépare d’un point de vue environnemental.

On ne peut pas continuer à mépriser les personnes qui occupent un emploi essentiel à la société. Nous sommes en train d’ériger des statistiques, mais on oublie tout ce qui est de l’ordre de la santé mentale, des commerces de proximité…

La pandémie est une illustration de ce qui ne va pas dans notre pays, on a un conseil de guerre, des discours martiaux, des obligations à tout-va, mais aucune revalorisation des métiers essentiels. On est dans une gestion passée des choses, sans empathie, ni solidarité. On est dans l’autoritarisme, pas dans la compréhension.

Renouer avec l’empathie et la solidarité, ce n’est pas aussi revenir à la devise de la république française ? 

Tout à fait. C’est relire à la lettre notre devise, se demander ce que cela veut vraiment dire et réformer en conséquence. Liberté, égalité, fraternité, ce sont des mots qui se vident progressivement de leur sens. La devise est devenue une rampe derrière laquelle on se cache pour ne plus avoir à l’interroger. Mais il y a aussi la question environnementale qui ré-interroge les trois. Comment gérer l’urgence écologique et climatique, tout en préservant les libertés et l’égalité ?


 Quels sont les mots d’ordre de votre candidature ? 

Ma campagne va suivre trois lignes de force. La radicalité sur les mesures environnementales, car ce n’est plus le moment de réformer, mais de changer de trajectoire. La crise climatique est là, on doit la gérer maintenant. On ne peut plus faire passer les questions environnementales après toutes les autres. Pour que cette radicalité puisse se mettre en œuvre, il faut rassurer les personnes et refonder notre contrat social, qui se doit aujourd’hui d’être pluriel et paritaire. Et enfin, il y a la réforme de la cinquième république. Ce n’est plus possible que le président ait tous les pouvoirs, que le premier ministre décide de tout. On ne gagnera les défis qui s’ouvrent devant nous qu’avec un élan démocratique. 


 Il y a de plus en plus de femmes en politique. Pourtant, leurs parcours restent encore semés d’embûches. 

C’est aussi pour cette raison que je me présente. La cinquième république, c’est l’incarnation, c’est l’homme providentiel qui gère et qui décide seul. Je pense qu’on a atteint le sommet de cela, et pour moi, c’est un constat d’échec. Le fait que cette politique soit incarnée par des hommes n’est pas anodin. Cela dit aussi quelque chose du rapport au pouvoir. Je veux réformer nos institutions pour redonner du sens à la démocratie et à la représentation. Car aujourd’hui, je ne m’estime pas représentée. 


 Pourquoi est-il grand temps d’avoir une femme présidente ? 

On voit que les changements démocratiques dans le monde arrivent aujourd’hui par des femmes. Et ce n’est pas insignifiant, car la manière d’exercer le pouvoir est différente. Je dis cela sans essentialisme, mais je pense que nos parcours de femmes, parce qu’ils sont des parcours cabossés, des parcours de résilience, sont extrêmement utiles dans les défis qui sont les nôtres aujourd’hui. Ces parcours de discriminations nous donnent une force de reconstruction, d’imagination et de créativité qui nous permet d’exercer le pouvoir de manière différente, de manière plus partagée, plus sororale et plus solidaire. 


 Nous avons besoin d’être représenté·e·s par des femmes, mais aussi par des femmes de pouvoir. Or, les femmes sont encore peu nombreuses à se penser “présidentiables”. Pourquoi ? 

Il y a des femmes en politique, mais elles ne détiennent pas le pouvoir, elles ne sont pas en position d’exercer aux plus hautes fonctions. Il n’est pas possible que dans une république, il n’y ait jamais eu de présidente et qu’il n’y ait eu qu’une seule première ministre, avec un parcours en plus extrêmement difficile. Ce n’est pas possible. Les femmes représentent 52 % de la population. Il est temps que cela change. J’entends faire valoir tout un parcours, avec certes des moments où j’ai pleuré, mais aussi des moments où je me suis reconstruite. 


 Vous ne craignez pas que le passage tendu en octobre 2017 avec Christine Angot chez Laurent Ruquier vous porte préjudice ? 

Peu importe. Pour moi, ce n’est pas le sujet. J’assume le fait de ne pas incarner une image lisse qui n’a jamais eu d’accident dans sa vie, qui n’a jamais connu la moindre anicroche, qui a eu un parcours parfaitement linéaire. Je pense que l’on meurt de ces parcours qui sont trop protégés. Ce que j’entends porter dans ma campagne, c’est l’adage “nos failles, nos forces”. Oui, on a des failles. Oui j’ai pleuré à la télévision, mais c’est précisément ce qui me donne une force absolument considérable aujourd’hui pour exercer le pouvoir et gérer les affaires de l’État. 

Aujourd’hui, nous avons l’impression que les personnes qui nous gouvernent ne comprennent pas les difficultés que peuvent traverser  des étudiants, des personnes fragiles psychologiquement ou encore des individus qui perdent leur emploi. Pour moi, cette forme de distance est le résultat d’une forme d’exercice du pouvoir politique masculin. On peut, je pense, être très nombreux et nombreuses à se reconnaître derrière une candidature qui ne soit pas celle d’un professionnel de la politique. 


 Comment comptez-vous rompre avec cette manière d’exercer le pouvoir ? 

D’abord, grâce à l’équipe qui travaille avec moi. Elle est composée majoritairement de femmes et j’ai voulu qu’elle soit très diverse socialement. Nous avons des personnes qui viennent de différents horizons et de toutes les confessions. C’est très important pour moi car, en tant que femme blanche universitaire, je ne peux pas tout incarner à moi seule. Ma candidature est avant tout une candidature d’équipe. Je veux qu’elle présente un autre visage de ce que peut être la démocratie. 


 Nous sommes le 21 novembre, journée de mobilisation organisée par le collectif #NousToutes contre les violences sexistes et sexuelles en France. Comment lutter contre ce fléau et mettre fin aux féminicides ? 

Il est important dans un premier temps d’affirmer que les violences faites aux femmes relèvent d’une politique de justice, de droit et d’égalité. Une fois que l’on a posé ça, on peut envisager une réforme de la justice, une formation des personnels de justice ou encore une réforme de l’accompagnement des femmes victimes de violence. Il faut que l’on soit dans un délit qui soit un trouble de l’ordre social et non pas dans une gestion d’une affaire privée. Les parcours judiciaires ou de soin lorsque l’on a été victime de violences restent très difficiles. 


 Alors que l’égalité homme-femme devait être la “grande cause du quiquenat” d’Emmanuel Macron, rien ne s’est passé. Comment faire comprendre l’urgence de la situation ? 

Le mouvement #MeToo dénonçait deux choses : la difficulté à porter plainte et la difficulté d’obtenir justice. Quand je vois qu’après ce mouvement, les deux ministres qui sont nommés sont Gérald Darmanin et Éric Dupond-Moretti, un homme accusé de viol et un autre qui défend des hommes accusés d’agressions sexuelles, pour moi ce sont des claques, des humiliations envers les femmes. Encore une fois, nous sommes 52% de la population, il est hors de question d’être humiliées de cette manière. 

Pour moi, cela résume l’action d’Emmanuel Macron : il y a des slogans, des fulgurances. Mais dans les actes, ce ne sont presque que des retours en arrière, en termes d’égalité, mais aussi d’écologie. 

Lorsque Trump a été élu, il a pris position pour l’Accord de Paris et aujourd’hui, pendant le confinement, il n’autorise qu’une catégorie de personnes à aller dans la nature : les chasseurs. Nous sommes en ce moment dans une gouvernance qui consiste à avoir des slogans et à faire systématiquement l’inverse. 


 Parmi tous les messages que vous portez, lequel vous tient le plus à cœur ? 

Moi qui dis aux femmes de parler, moi qui dis aux femmes de ne pas subir les violences, je dois aussi leur dire que tout ne s’arrête pas au moment où on a parlé. Pour moi, c’est un message puissant. Pourquoi les femmes ne parlent pas ? Parce qu’elles ont peur de perdre leur job, parce qu’elles sont dans des situations précaires… Elles ne peuvent pas parler, mais moi, je peux et j’ai envie qu’elles comprennent que la vie ne s’arrête pas quand on parle. C’est ma responsabilité et j’entends la mener jusqu’au bout. 

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Traitement en cours…
C'est tout bon, on se retrouve très vite !
Publié par :Elsa Pereira

Journaliste indépendante obsédée par le manspreading dans le métro.

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