Accéder au contenu principal

Le sexe après l’accouchement, terrain oublié des violences gynécologiques

Une femme qui vient d'accoucher, debout, regarde épuisée un sextoy, son ventre est gonflé, elle a des vergeture et porte une culotte filet d'hôpital avec une serviette hygiénique

Blagues graveleuses, conseils déplacés, injonctions impérieuses… Certain·e·s professionnel·le·s de santé usent de leur position pour inciter les femmes à reprendre rapidement une vie sexuelle après leur accouchement. Sans tenir compte de leurs douleurs, de leurs doutes ou des conséquences sur leur vie privée. 

« Il m’a dit : ‘Faire l’amour après l’accouchement, ça peut être très marrant, il y a encore plein d’hormones. Votre mari peut sauter sur vous depuis l’armoire, ça peut être très amusant’. »
 
Marion* a accouché en 2011 dans une maternité de l’Oise. Suivie par son gynécologue de ville pendant sa grossesse, c’est lui qu’elle est retournée voir pour sa visite post-natale. Cette consultation de contrôle, qui a généralement lieu dans les six à huit semaines qui suivent l’accouchement, permet de faire un bilan gynécologique, prescrire si besoin des séances de rééducation du périnée et un moyen de contraception.

C’est aussi le moment pour les femmes de parler de leurs douleurs, de leurs difficultés à allaiter, de leur fatigue. « On dresse une sorte de checklist : la contraception, les fuites urinaires…, détaille Laura Berlingo, gynécologue obstétricienne à la Pitié-Salpêtrière (Paris). »J’aborde aussi la question de la sexualité de façon systématique. Je pense que c’est le bon endroit pour en parler. Mais il y a des praticien·ne·s qui inspirent plus ou moins confiance pour s’épancher.« 
 
Pour Marion, l’évocation de sa vie sexuelle par le gynécologue lors de la visite post-natale a été une surprise. « Ça ne faisait que six semaines que j’avais accouché, je perdais encore du sang. Pour moi, reprendre une vie sexuelle n’était pas du tout un besoin ou une envie. » C’est surtout le ton employé par le médecin qui l’a laissée interdite. « J’étais stupéfaite, touchée par quelque chose qui n’était pas de l’ordre du médical, qui était profondément intime. Sur le coup, je n’ai rien su dire, je pense même avoir souri. Il devait s’attendre à ce que je ris avec lui. »

 Une baisse du désir 

Reprendre une vie sexuelle après l’accouchement est pourtant rarement une priorité pour les jeunes mères. Si certaines ont à nouveau envie de faire l’amour avec leur partenaire moins d’un mois, voire quelques jours, après avoir donné naissance à leur enfant, la plupart n’y songe même pas. Chute d’hormones, épuisement, douleurs liées à une déchirure, une épisiotomie ou une césarienne… Autant de facteurs physiques et psychologiques qui inhibent le désir sexuel pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois.

« Je conseille généralement d’attendre au moins la fin des lochies, c’est-à-dire la fin des saignements qui surviennent juste après l’accouchement. Selon les femmes, cela dure entre dix jours et trois semaines. Même si on a eu un accouchement physiologique ‘normal’, le col est un peu ouvert, il y a un risque d’infection et d’inconfort. S’il y a eu une épisiotomie ou une déchirure, il faut aussi attendre le temps de la cicatrisation, qui varie entre deux et six semaines », explique Laura Berlingo.

Le vécu de l’enfantement par la femme et/ou le couple est aussi à prendre en considération. « Un accouchement peut être extrêmement traumatisant, il abîme une région liée à la sexualité. Ça peut être très angoissant d’imaginer avoir à nouveau des rapports sexuels, même pour le partenaire. Plus il y a un vécu difficile et traumatique, plus l’imaginaire autour de cette zone et les douleurs peuvent retarder la reprise des rapports. »

Pour les jeunes mamans, il faut aussi parfois composer avec leur nouveau corps, forcément différent après neuf mois de grossesse. Et, pour 10 à 20 % d’entre elles, avec une dépression post-partum. Quant à l’allaitement, il peut également être un frein au retour du désir. « Juste après l’accouchement, il y a une baisse de l’œstrogène et de la progestérone et une augmentation pour les femmes qui allaitent de la prolactine, une hormone qui inhibe le désir sexuel », développe la gynécologue.

Claire*, qui a accouché à Paris en 2014, a connu cette chute de libido. « Je n’avais pas envie et puis j’étais perturbée car on peut avoir des montées de lait quand on essaye de faire l’amour. Quel était alors mon corps sexué et mon corps nourricier ? », se demande la jeune femme, qui a finalement trouvé une oreille attentive auprès de son ancien gynécologue, quatre mois après son accouchement. « Il m’a dit que c’était normal, que ça pouvait arriver, que l’allaitement pouvait faire baisser la libido. Il m’a vraiment rassurée et déculpabilisée. »

Cliquez ici pour vous abonner à Sorocité,
notre newsletter féministe et participative


 Une standardisation de la sexualité post-partum 

Autant de facteurs qui rendent impossible une « standardisation » de la sexualité après l’accouchement. Ce qui pourrait expliquer l’absence, dans la littérature médicale, de directives destinées aux soignant·e·s pour aborder cette question avec les patientes. « À ma connaissance, il n’existe pas de recommandations officielles », avance July Bouhallier, paléo-anthropologue spécialiste de la naissance dans l’évolution humaine et co-présidente de l’Institut de Recherche et d’Actions pour la Santé des Femmes (IRASF), association qui apporte informations et soutien aux femmes victimes de violences obstétricales et gynécologiques. 

En réalité, ces conseils se retrouvent surtout dans les manuels de grossesse et de puériculture à destination des parents (et surtout des mères). Et, bien sûr, dans la presse parentale et féminine. Combien d’articles dans les magazines et sur Internet dispensent des conseils pour « retrouver une vie sexuelle épanouie après bébé » et, au passage, tiennent pour acquises ces fameuses 6 semaines qui séparent l’accouchement de la consultation post-natale ? Pour July Bouhallier, ces manuels et articles « s’inscrivent plus dans une normalité sexuelle que dans un réel désir de la femme »« Ne pas faire l’amour est globalement considéré comme un problème. Surtout ne pas avoir de pénétration. »

C’est ce que notait déjà en 2013 une étude australienne, réalisée auprès de plus de 1 500 femmes venant d’accoucher. Interrogées sur la reprise des rapports sexuels après la naissance, 41 % d’entre elles ont déclaré avoir refait l’amour au bout de six semaines, tandis que 65 % ont attendu huit semaines et 78 % douze semaines. La presque totalité des répondantes (94 %) ont finalement refait l’amour six mois après l’accouchement. Cependant, plus de la moitié d’entre elles (53 %) ont déclaré s’être masturbées au bout de six semaines, ce qui montre que c’est bien la sexualité pénétrative qui peut être source de stress et/ou de douleurs pour les jeunes mères.


 Contrôler le corps des femmes 

Si aucune recommandation n’apparaît dans les manuels médicaux, certain·e·s gynécologues et sages-femmes n’hésitent pourtant pas à enjoindre aux femmes qu’ils·elles reçoivent dans leur cabinet de « se remettre rapidement en selle« . Camille*, qui a accouché au Kremlin-Bicêtre il y a huit ans, a reçu l’avis d’une sage-femme comme une gifle, alors qu’elle effectuait sa visite de sortie de la maternité.

« Elle m’a dit qu’il faudrait que j’essaie de ‘me forcer un peu’ dès la fin des saignements car sinon ‘monsieur risquait de perdre patience, et puis qu’il fallait bien y retourner' », se souvient la jeune femme, qui n’a réussi que plus tard à qualifier de « violences gynécologiques » cette intrusion dans son intimité. « Sur le moment, on a ri. Je n’arrivais pas à m’asseoir, j’avais des couches, le ventre tout mou… Mon mari avait lui aussi vécu mon accouchement qui était long et stressant, aucun de nous deux n’était dans cette idée-là, ça nous a paru délirant, poursuit Camille. A posteriori, je me dis que ça peut être hyper violent pour une femme moins bien entourée. »

Car, en commentant la vie sexuelle de leurs patientes, les praticien·ne·s sortent de leur rôle et deviennent maltraitant·e·s.« C’est intolérable, d’autant plus dans une relation soignant·e-soigné·e, qui n’est pas égale. Il y a une vraie différence entre demander à une femme si elle a repris ou non une activité sexuelle et si elle souhaite en parler et la contraindre à aborder le sujet, en lui disant quoi faire », s’indigne Laura Berlingo, qui pointe aussi la vulnérabilité des patientes. « Quand on vient d’accoucher, on est en pleinechute d’hormones, on est fatiguée. S’entendre dire ça, c’est extrêmement violent.« 

Ce qui frappe, ce n’est pas tant l’injonction à la reprise d’une vie sexuelle. C’est que celle-ci soit réduite à la pénétration vaginale. Quand on sait que seulement 18 % des femmes parviennent à jouir lors de rapports sexuels avec pénétration, selon un sondage réalisé en 2019 par Lelo, on comprend bien que ces injonctions sont avant tout proférées pour satisfaire les partenaires masculins, quand bien même elles ne reposeraient sur aucune donnée médicale. « Il y a un rapport d’autorité médicale qui peut être dévastateur pour les patient·e·s. Beaucoup de praticien·ne·s sont encore pétri·e·s de ces représentations, mais aussi beaucoup de patient·e·s : ce que dit le médecin ou la sage-femme est considéré comme parole d’Évangile. Or, ces propos sont au mieux maladroits, au pire maltraitants ou dangereux », insiste Laura Berlingo.

Pour July Bouhallier, ces intrusions traduisent une énième volonté des hommes, ou du moins du patriarcat, de contrôler le corps des femmes. « Ce qui transparaît dans ces conseils de délai, c’est de remettre le corps féminin rapidement sexuellement disponible », analyse la paléo-anthropologue. « On se demande quel est l’impact sur les femmes dont les compagnons se montrent pressants. D’autant plus quand ils ont un livre ou la parole d’un médecin qui leur donne raison. » 


 Des violences gynécologiques au viol conjugal 

L’une de ces conséquences, c’est le viol conjugal. « Dès le départ, mon mari a été très pressant. À la maternité, il n’a pas osé, mais une semaine après avoir accouché, il insistait pour qu’on reprenne les rapports, se souvient Marion. C’était très compliqué d’en discuter avec lui parce que j’ai été suivie par une sage-femme qui, pendant la préparation à l’accouchement, a qualifié les femmes enceintes de nymphomanes et a incité les hommes à en profiter. Mon mari était présent et il a cru la sage-femme : si elle le disait, c’est que c’était vrai. »

Le refus catégorique de Marion a été accepté « pendant au moins six mois ». Mais son conjoint avait « vraiment très envie, et pas seulement d’une relation sexuelle, mais d’une pénétration vaginale »« J’étais d’accord pour une relation sexuelle avec lui, mais sans pénétration. Il a été jusqu’au bout, et ça a été violent pour moi. » Aujourd’hui séparée, Marion met les mots sur ce qu’elle a vécu : un viol. « Ça a aggravé la violence qui existait déjà dans notre couple, même si elle était d’un autre ordre. » Inscrit dans la loi française depuis 1992, le viol entre conjoint·e·s est considéré depuis 2006 comme un facteur aggravant et est passible de vingt ans de prison.   Claire aussi a subi les pressions de son conjoint. « Pas parce qu’il me forçait, mais parce qu’il y avait beaucoup d’incompréhension de sa part. » Selon elle, c’est le manque d’accompagnement en tant que jeune maman et en tant que couple qui a fait défaut. « On nous parle de l’intérêt supérieur de l’enfant et des bienfaits de l’allaitement, mais on ne nous dit jamais que ça peut avoir des conséquences sur la vie sexuelle », regrette la jeune femme, qui plaide pour davantage de bienveillance et pour une sensibilisation de tou·te·s les futur·e·s parent·e·s à la sexualité post-partum. « On s’intéresse très peu à la sexualité féminine, elle est donc encore largement méconnue des hommes. Ça pourrait être intéressant de leur donner ces informations. »


 Écouter son propre désir 

Laura Berlingo va plus loin. « Il faut impliquer les hommes dans toute la sphère sexuelle des femmes : la contraception, la grossesse, l’accouchement et plus tard la ménopause. » L’essentiel est aussi que les femmes se laissent le temps de redécouvrir leur désir et d’apprivoiser leur corps post-bébé. « Ce qui est important, c’est ce qui se passe dans les six mois qui suivent l’accouchement, pas les six semaines », rappelle la gynécologue, qui invite aussi les patientes à consulter si des douleurs persistent après ce délai. « Et puis, il faut décentrer la pénétration. Une vie sexuelle ne se résume pas à un pénis dans un vagin, il y a les caresses, les baisers… C’est le moment de découvrir d’autres sensations. »

« C’est vous qui savez quand votre désir revient et en cela il n’y a pas de règles, chacune est différente », abonde July Bouhallier. Il est aussi urgent que les soignant·e·s questionnent leurs pratiques, s’interrogent sur ce que sous-tendent ces injonctions et à qui elles profitent. En l’occurence, rarement aux femmes. « Si la patiente est demandeuse d’un délai, le seul à lui conseiller est celui qu’elle s’accordera pour devenir mère et reprendre des forces », conclut July Bouhallier.

*Tous les prénoms ont été modifiés

Abonnez-vous et recevez chaque samedi notre newsletter féministe et participative

Traitement en cours…
C'est tout bon, on se retrouve très vite !

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s