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Ovidie : « Avec #MeToo, on a réalisé que l’intime était aussi politique »

Dessin de la dessinatrice Diglee de trois femmes, l'une brune avec un demi chignon chouchou violet et crop top vert pale mince et à la peau blanche, une femmes noire lui prend l'épaule en la regardant déterminée une casquette violette et blanche sur la tête portant une salopette violette l'autre main sur la hanche. Une troisième femme l'air determiné, cheveux mi-longs à moitié violet deux petit chignon de chaque côté de la tête, crop top rose, grosse, brandit la pancarte "non, c'est non".

Selon l’autrice et réalisatrice, le mouvement de libération de la parole des femmes a bouleversé la manière dont on envisage les pratiques hétérosexuelles. Il a aussi pointé du doigt le caractère systémique de la domination masculine. Rencontre.

En 2017, la journaliste Ovidie et l’illustratrice Diglee publiaient Libres ! (Éd. Delcourt), un manifeste décomplexé et didactique dans lequel elles dégomment les injonctions qui entravent notre sexualité et notre plaisir. Depuis, le mouvement #MeToo est passé par là, avec pour conséquence de faire vaciller les derniers remparts d’un système patriarcal aliénant qui s’invite jusque sous les draps des chambres à coucher. Dans Baiser après #MeToo (paru le 19 août aux Éditions Marabulles), toujours accompagnée de Diglee, Ovidie prend la plume pour écrire à “nos amants foireux”.
 
L’heure est désormais aux discussions apaisées pour comprendre et faire comprendre aux hommes ce qui ne va pas, et a fortiori ce qui n’allait pas, dans notre rapport au sexe. “Lettre à celui qui pense que maintenant on ne peut plus draguer”, “Lettre à celui qui se plaint de se faire constamment friendzoner”, “Lettre à celui qui trouve que le consentement n’est pas sexy” : en une quinzaine de missives, l’ouvrage invite femmes et hommes à la réflexion autour des normes, des fantasmes et des pratiques sexuelles. Pour définir ensemble une sexualité plus apaisée, plus émancipatrice… bref, plus joyeuse.
 
 Sorocité : Quel impact a eu #MeToo sur les relations femmes-hommes, et en particulier sur leur sexualité ? 
 
Ovidie : #MeToo a complètement rebattu les cartes des relations hétérosexuelles et ce, au-delà de la sexualité. C’est là toute la force de ce mouvement : il est allé bien au-delà de la question des agressions sexuelles et des viols. Depuis trois ans, on n’a jamais autant débattu de la question des tâches domestiques au sein du couple, parlé de consentement dans le rapport soignant·e-soigné·e, dans l’éducation des garçons…
 
Avec #MeToo, on a compris qu’il ne s’agissait pas juste d’une multitude d’histoires individuelles, mais que ce rapport de domination était systémique. Pour les hommes, ça a été une énorme gifle : beaucoup ne se rendaient pas compte et ont commencé à questionner leurs comportements. Cette remise en question de la sexualité a aussi touché les femmes. C’est comme si tout à coup, elles se retrouvaient face à un grand vide et se demandaient comment elles allaient baiser après tout ça. Je l’ai constaté autour de moi : certaines ont été radicalement dégoûtées et se sont dit qu’elles ne voulaient plus rien donner aux hommes, d’autres ont pris conscience que ce n’était pas normal de ne jamais avoir d’orgasme…
 
#MeToo nous a aussi amené·e·s à nous interroger sur la provenance de nos fantasmes. Pourquoi aime-t-on être soumises au lit ? Avant, on se disait que le politique restait sur le seuil de la chambre à coucher, que ce qui s’y passait était privé, complètement décorrélé du reste. Avec #MeToo, on a réalisé que l’intime était aussi politique.

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 Est-ce que #MeToo a eu le même impact dans les relations entre femmes ou entre hommes ? 
 
Je pense que ça a impacté principalement les relations hétérosexuelles, même s’il y a eu des réflexions plus larges sur le consentement, par exemple dans le milieu médical. Ce livre s’adresse à “nos amants foireux” : c’est un “nous” collectif, même si j’ai vécu la plupart de ces situations. C’est ce qui m’a d’ailleurs étonnée : ce sont des situations que l’on a presque toutes vécues, quel que soit notre âge. Avant #MeToo, on ne remettait pas forcément en question ce qui se passait avec nos conjoints ou nos partenaires réguliers. Subsistait toujours cette lointaine idée du devoir conjugal et puis celle que, puisqu’ils sont “entrés” une fois, ça veut dire qu’ils peuvent y entrer à nouveau, quand ils le veulent.
 
 Vous abordez justement dans deux lettres la question de l’absence de consentement. Ce sont des situations que vous aviez perçues comme problématiques avant #MeToo ? 
 
Comme tout le monde, je me suis posé plein de questions après #MeToo. La lettre “À celui qui m’a sodomisée par surprise”, ce n’est pas une situation que j’ai personnellement vécue, mais elle m’a été rapportée un nombre incalculable de fois. Et j’avais déjà bien conscience de son caractère très problématique !
 
Mais celle qui parle de la pénétration pendant le sommeil m’est arrivée et je n’ai pas été spécialement traumatisée. Comme beaucoup, j’avais cette idée que ma valeur dépendait de mon degré de “baisabilité”, que ça n’était pas grave si je n’avais pas vraiment envie ou si je ne prenais pas de plaisir. Il faut pourtant le rappeler : pénétrer une femme qui dort, c’est un viol. C’est important de le dire, non pas pour ajouter du trauma là où il n’y en a pas, mais pour que ça ne se reproduise pas. Mettre un mot dessus permet aussi aux femmes qui avaient mal vécu cette situation de légitimer leur traumatisme et de les déculpabiliser.
 
 Les hommes sont-ils plus ouverts à cette remise en question de leur comportement ou de leurs pratiques ? 
 
Il y a plein d’hommes au-delà de quarante ans qui ont pris une vraie gifle et sont en pleine réflexion depuis #MeToo. Après, c’est certain que, quand on entre dans l’adolescence en entendant parler de consentement, ça rentre mieux dans la tête que quand on a déjà trente ans de vie sexuelle derrière soi. Pour certains, ça a été vertigineux. Quand on se construit avec toutes ces conneries de “galanterie à la Française”, c’est compliqué de tout réapprendre.

Dans “Lettre à celui qui ferme boutique après avoir éjaculé”, vous abordez aussi la question de la sexualité non-pénétrative. Pourquoi les hommes sont-ils aussi obnubilés par la pénétration ? 

Ils ont été éduqués comme ça : c’est la pénétration qui acte le rapport sexuel, qui commence par l’érection et se termine par l’éjaculation. Beaucoup d’hommes pensent qu’elle leur permet d’assurer leur ascendant dans le couple. Mais aussi que leur valeur dépend de leur capacité à bander, de la taille de leur sexe. On a beau leur répéter que ce n’est pas ça être un bon amant, ça ne rentre pas. Heureusement, depuis quelque temps, ça change un peu, surtout au niveau des représentations dans les séries, dans le cinéma.

 Qu’auraient les hommes à gagner à “sortir la tête du trou”, pour reprendre l’expression de l’autrice et chroniqueuse Maïa Mazaurette ? 

Je crois qu’on aurait tou·te·s quelque chose à y gagner dans le couple hétéro. Déjà, parce que c’est plus gratifiant d’être avec une partenaire qui y trouve vraiment son compte, qui n’est pas seulement dans la représentation pour satisfaire l’autre en oubliant son propre plaisir. Ensuite, les hommes seraient moins prisonniers de leur obligation à bander. Parce qu’ils ne vont pas bander toute leur vie non plus ! Et au-delà de l’âge, il se peut qu’à certains moments de leur vie, à cause de la maladie par exemple, ils ne soient plus en état d’avoir des érections. Ne pas se focaliser uniquement sur la pénétration, ça permet de développer d’autres pratiques plus tactiles et de créer de nouveaux jeux sexuels.

 Vous adressez d’ailleurs à la fin du livre une “Lettre d’excuses à l’homme qui n’a pas bandé”… 

La lettre s’adresse à un homme, mais j’ai eu cette attitude problématique avec plusieurs personnes. C’était de l’agacement non dissimulé, une petite méchanceté glissée comme ça, et puis je faisais la gueule. Or, c’est extrêmement blessant parce que c’est réduire la masculinité d’un homme à sa capacité à “la lever”.

Ce que j’explique, c’est qu’on est, mon partenaire et moi, tous deux prisonniers de cette injonction. Si je m’agace, ce n’est pas de la frustration, c’est qu’on m’a répété que ma valeur dépendait du regard masculin. La réflexion se fait en un quart de seconde : s’il ne bande pas, c’est que je ne suis pas désirable et que je n’ai pas de valeur, donc je boude. On ne peut pas en vouloir aux hommes de “baiser tous seuls” -comme le dit Virginie Despentes dans King Kong Théorie- et en même temps les réduire à leur capacité à bander.

 Est-ce que la solution serait de “sortir de l’hétérosexualité” pour parvenir à une sexualité égalitaire et émancipatrice ? 

Sortir de l’hétérosexualité, ce n’est pas s’interdire d’aimer les hommes ! C’est une remise en question de l’hétérosexualité comme système politique, donc du patriarcat. Ce n’est pas un projet de société, ni même une solution.

Ce qui me rend optimiste, c’est la nouvelle génération qui vient. Je le constate sur le terrain, dans les interventions que je fais dans les lycées. Ceux·elles qui rentrent en seconde, cette année, avaient douze ans quand #MeToo a éclaté, il·elle·s ont déjà entendu parler de consentement, de revenge porn, de slut shaming. Je trouve les garçons plus bienveillants et les filles se laissent moins faire. En vérité, la solution, je ne l’ai pas. Mais elle viendra peut-être d’eux·elles. 

Les illustrations de cet article sont de l’illustratrice Diglee.

Baiser après #MeToo – Lettres à nos amants foireux
Ovidie & Diglee
Marabulles – août 2020

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