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Les combattantes de l’Ibis

Portrait de Rachel Keke dessiné, elle porte les cheveux courts et un haut à motifs.

Un an après avoir initié leur grève, vingt femmes de chambres (dont un homme) de l’Ibis Paris 17 Clichy-Batignolles, un hôtel de 700 chambres, font trembler le groupe Accor, mastodonte de l’hôtellerie. Face à l’omerta sur les conditions de travail qui règnent dans le milieu de la propreté, leur combat ne fait que commencer. 

Après plus d’une heure de trajet en transports en commun, elle enfile sa tenue, saisit son chariot rafistolé avec du scotch et le ravitaille de produits. Il est très tôt lorsqu’elle s’attaque à la première des 32 chambres dont elle a la charge. En 17 minutes, elle doit : plier les draps sales, les sortir, aérer la chambre, épousseter les meubles, remplacer les produits d’accueil, passer l’aspirateur, nettoyer la salle de bain, les toilettes et refaire le lit. Les mauvais jours, elle doit faire face à des clients peu coopératifs qui, parfois, ouvrent la porte totalement nus. Elle enchaîne sans prendre une pause, pas même pour le déjeuner, harcelée moralement par une direction qui en demande toujours plus.

Ce travail épuisant, c’est celui de Rachel Keke, gouvernante payée 1300 euros net à l’hôtel Ibis Clichy-Batignolles à Paris pour le management de six personnes et l’inspection de 130 à 150 chambres chaque jour. Avec 3,5 chambres par heure, le timing est intenable. Il use les corps et l’esprit. Le jour où nous rencontrons Rachel, elle souffre d’une tendinite et porte une attelle. Elle a déjà été arrêtée pour d’importants maux de dos. Parmi ses collègues, quatorze sont souffrantes : elles se plaignent de douleurs au canal carpien, de genoux abîmés…

Des droits ignorés  

Arrivée de Côte d’Ivoire, Rachel Keke est recommandée deux ans plus tard par l’une de ses amies comme femme de chambre. Nous sommes en 2002,  les horaires sont pratiques et lui permettent de s’occuper de ses enfants. Très vite, la société qui l’emploie, un sous-traitant, l’affecte au « service propreté » de l’Hôtel Ibis Clichy-Batignolles à Paris, un des plus grands hôtels de France.

Aujourd’hui, après avoir connu quatre sous-traitants différents, cela fait quand même dix-sept ans qu’elle savonne les salles de bain et change les draps de ce même Ibis. La dernière entreprise qui l’emploie, la société STN (4 000 employé·e·s et 83 millions d’euros de chiffre d’affaires selon son site internet) est, selon Rachel Keke, la pire qu’elle ait jamais connue. « La sous-traitance, c’est de la maltraitance« , martèle-t-elle inlassablement. 

Selon la femme de chambre, la pression est constante pour réduire les coûts et ne pas perdre de contrats avec des hôtels qui trouveraient l’herbe plus verte ailleurs.
Pendant de longues années, la direction de STN aurait d’ailleurs volontairement ignoré les droits de ses employées, les faisant notamment travailler à la chambre plutôt qu’à l’heure. La menace de perdre leur emploi pousse Rachel et ses collègues à se taire. Elles ne comptent plus les heures supplémentaires non payées. 
D’autant que de nombreuses femmes de chambre sont originaires d’Afrique et que pour la plupart, leur emploi conditionne l’obtention d’un titre de séjour. « Si le ou la médecin du travail demande à ce que votre cadence soit réduite pour problème de santé, la mutation vous pend au nez, quand il ne s’agit pas de licenciement », affirme Rachel Keke.

QUELQUES DATES CLÉS

17 juillet 2019 : 
début de la grève des femmes de chambre de l’Ibis Batignolles. Elles demandent l’amélioration de leurs conditions de travail. Leur piquet de grève prend place devant l’hôtel tous les jours de la semaine.
11 mars 2019 : confinement, les grévistes passent en chômage partiel.
Juin 2020 : audience aux Prud’hommes.
24 juillet 2020 : rendu du jugement des Prud’hommes de Paris.
 

Qu’il pleuve, qu’il vente 

Aidées et informées par un syndicat, la CGT des hôtels de prestige et économiques, les employées se mettent finalement en grève. Le 17 juillet 2019, elles lâchent leur chariot et descendent dans la rue, face à l’hôtel, pour faire du bruit. En ce premier jour de grève, le soulagement domine : « On s’est dit ‘OUF !’. On a été contentes de s’arrêter et de descendre pour dire ‘non, ça suffit’ « , raconte Rachel Keke, devenue une de leurs porte-paroles. La grève commence à 32. Aujourd’hui, le groupe est composé de 20 personnes.

Leurs revendications sont nombreuses mais essentielles : la fin de la sous-traitance et l’internalisation au sein d’Accor, une prime de panier de 7,24 euros pour déjeuner, des pauses, le paiement des heures supplémentaires, une prime d’habillement et une baisse de la cadence. Rachel Keke décrit un système d’abus : « La majorité des femmes sont en temps partiel. Celles qui sont à 35 heures sont rares. Si tu as quatre heures de boulot, on va t’en faire faire plus de 7 heures ! Mais ils ne paieront que 4 heures.« 
 
Depuis juillet 2019, les grévistes ont tenu le piquet de grève contre vents et marées : qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il vente, six jours sur sept, se prenant parfois des projectiles provenant de client·e·s mécontent·e·s. Sans salaire depuis cette date, elles tiennent grâce à une caisse de grève en ligne ou des dons : « Pendant l’hiver, alors que je me sentais épuisée, mes collègues m’ont encouragée : ‘Rachel, c’est grâce à toi que nous sommes là. Quand on te voit, ça nous donne du courage’. Ça m’a donné la force de me dire qu’il y a des gens qui comptent sur moi. » 

D’autres femmes de chambres ou des gardes d’enfants lui demandent conseil pour s’organiser, elles aussi. Car cette grève, c’est aussi une grande aventure sororale : « Cette lutte nous a beaucoup rapprochées. Les gens nous demandent : ‘comment vous faites pour tenir ?’ C’est cette complicité entre nous qui pousse à vouloir aller jusqu’au bout« estime Rachel

 Frotter ! Frotter, il faut payer ! 

Son mari, l’artiste de zouglou, Bobbyodet des montagnes, est fière de sa femme : « Quoi qu’on dise, je serai toujours avec ma femme dans sa lutte et avec ses collègues. C’est normal, ce sont des mères de famille qui se lèvent tôt, qui rentrent tard le soir pour faire le ménage. Je suis dans l’obligation de les soutenir. » 
Il a écrit une chanson qui s’inspire de leur slogan, « Frotter, frotter, il faut payer !« Un titre qui pourrait facilement devenir un hymne de manifs. Après un an à soutenir sa femme, il espère une issue proche : « C’est très dur pour elles et je pense que nous espérons tous que cette grève s’achève dans des conditions positives de part et d’autre.« 

Vue sur l'immeuble de l'Ibis Batignolles à Paris noyé dans le reste de la ville, bâtiments nombreux en arrière plan.

 David contre Goliath  

Aujourd’hui, alors que les employées sont passées en chômage partiel, les grévistes attaquent Accor et STN pour travail dissimulé. Une première audience a eu lieu en juin. En arrivant au tribunal, après des années à se taire, elles sont entrées la tête haute : « Nous avons réussi à saisir le conseil des prud’hommes contre le groupe Accor. Nous sommes fières d’avoir tenu jusque-là. Au début, c’est nous qui avions peur d’eux, mais maintenant, je crois que c’est eux qui ont peur de nous.« 

À quelques semaines d’un possible dénouement, Rachel avoue en vouloir à Marlène Schiappa, ancienne secrétaire d’État à l’Égalité entre les hommes et les femmes. En pleine tempête médiatique, elle les avait reçues, mais sans rien faire pour les soutenir, prétextant que le gouvernement ne pouvait s’ingérer dans une affaire privée : « Les hommes nous maltraitent alors, si une femme ne peut pas nous défendre, qui va le faire ?« , déplore la porte-parole des grévistes. 

Le verdict des prud’hommes est attendu le 24 juillet. Rachel Keke reste confiante. Son avenir, elle l’imagine dans une association ou en prenant des responsabilités syndicales. Elle souhaite s’engager pour ces femmes invisibilisées : les femmes de ménage, les caissières, les gardes d’enfants : « Pour la majorité des femmes, c’est difficile. Elles ont peur et n’osent pas parler. Ce dont j’ai envie, c’est d’être avec les féministes, parce que je vois que les femmes ne sont pas assez protégées. En Afrique, nous n’avons pas la possibilité de pouvoir dénoncer. Alors qu’ici, en France, nous avons la liberté de dire les choses, de parler à haute voix. J’ai envie de saisir cette chance.« 

MISE A JOUR :

Le 24 juillet, le conseil des prud’hommes à débouté les 20 plaignant·es. Dans un communiqué, la CGT Hôtels de Prestige et Economiques a annoncé que les 17 femmes de chambres, les deux gouvernantes et leur collègue équipier allaient faire appel.
Selon ce même communiqué, c’est avec « avec une grande colère et incompréhension que les salariés-es ont pris connaissance de cette décision » mais sont décidé·e·s à se battre.

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