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Quelle est la place du féminisme intersectionnel en France ?

De gauche à droite Nadia Yala Kisukidi, Christelle Murhula et Rokhaya Diallo

Comment s’engager pour la cause des femmes sans intégrer les multiples formes de discriminations qu’elles sont susceptibles de subir ? Peut-on aujourd’hui encore, défendre des combats à l’aune de notre seul vécu, sans entamer une déconstruction vis-à-vis de nos propres privilèges ? 

Au centre des questions qui traversent le féminisme, l’intersectionnalité occupe un rôle clé, malheureusement souvent invisibilisé. Définie et théorisée par la juriste américaine Kimberlé Williams Crenshaw en 1989, l’intersectionnalité se réfère aux différentes discriminations subies simultanément par les femmes noires au sein d’une même société.

En 2020 et en France, les féministes blanches – dont nous faisons partie – se doivent d’intégrer la dimension de convergence de luttes dans leur réflexion afin de ne pas, même inconsciemment, reproduire une domination similaire à celle exercée par le patriarcat.

Le 2 juin dernier, plus de 20 000 personnes se sont rassemblées à Paris pour soutenir le comité “La vérité pour Adama”, lancé par Assa Traoré en hommage à son frère, jeune homme noir de 24 ans décédé en 2016 à la suite d’une interpellation policière. Cette grande manifestation pour dénoncer les violences policières et racistes a eu lieu quelques jours après la mort de George Floyd aux États-Unis, homme noir de 46 ans, lui aussi mort sous les coups d’un policier. Le rassemblement de soutien a pris une ampleur mondiale inédite, symbolisé par le mouvement politique “Black Lives Matter”, fondé en 2013 par trois femmes noires aux États-Unis. 

Dans la foule du rassemblement pour Adama Traoré, plusieurs militantes françaises ont défilé main dans la main. Parmi elles, les actrices Aïssa Maïga et Adèle Haenel, toutes deux connues pour leur engagement féministe, qui font front commun depuis la dernière cérémonie des Césars. Leur association a fait réagir les médias : “Le concept d’intersectionnalité aurait-il trouvé sa première traduction politique d’ampleur en France ?”, interroge la journaliste Cécile Daumas dans Libération

Pour mieux comprendre les enjeux de l’intersectionnalité et la place qu’elle occupe aujourd’hui dans la lutte féministe en France, la rédaction de Sorocité s’est entretenue avec la journaliste et essayiste Rokhaya Diallo, la philosophe spécialiste des études postcoloniales Nadia Yala Kisukidi et la journaliste Christelle Murhula. Entretiens croisés. 

 Sorocité : Que vous inspire l’association d’Adèle Haenel et d’Aïssa Maïga  ? 

Rokhaya Diallo : Ce qui est intéressant avec Adèle Haenel, c’est la manière dont elle raconte comment le discours d’Aïssa Maïga lui a ouvert les yeux sur des questionnements qu’elle n’avait pas forcément encore formalisés. D’une certaine manière, la perspective d’Aïssa Maïga est venue compléter son regard et son engagement féministes, qui étaient déjà très forts.

Le féminisme intersectionnel a toujours existé. Aïssa Maïga a d’ailleurs participé à le visibiliser ces dernières années, notamment avec son collectif “Noire n’est pas mon métier”.Mais l’intersectionnalité reste malheureusement un combat marginal dans la sphère médiatique en France, où domine un féminisme blanc, encore très hermétique aux revendications minoritaires. Cette convergence des luttes où l’on comprend qu’il y a une prise de conscience nécessaire des femmes blanches est quelque chose de relativement nouveau. Et surtout de très important.

Nadia Yala Kisukidi : J’espère vivement que les mobilisations antiracistes, en France, rejoindront la puissance du mouvement #MeToo, qui a permis la libération de la parole, et fait admettre aux opinions la systématicité des violences faites aux femmes à l’échelle globale. En France, nous en sommes encore loin. Mais les choses évoluent, ce dont témoigne l’interview très forte d’Aïssa Maïga et d’Adèle Haenel dans Libération.

Aujourd’hui, peut-on intégrer au concept d’intersectionnalité d’autres formes de discrimination dans le combat féministe, en plus du racisme ? (oppressions subies par les communautés LGBTQI+, handicap, âgisme, grossophobie) 

Rokhaya Diallo : Ce qui est très clair, c’est que Kimberlé Crenshaw a créé cette question pour inclure la question raciale dans le féminisme. Donc, si on se présente comme intersectionnelles en tant que femmes blanches et qu’on oublie d’intégrer cette notion, c’est problématique, puisque qu’on parle de l’invention d’une femme noire pour parler de femmes non blanches.
 
Maintenant, intégrer des femmes migrantes, en situation de handicap et/ou LGBTQ+ fait sens car tous ces critères peuvent s’imbriquer à ces luttes, dans la mesure où l’on peut être concerné·e·s par plusieurs critères d’exclusion à la fois.
 
Christelle Murhula : Je suis assez d’accord, dans le sens où on ne parle pas uniquement de racisme dans d’intersectionnalité, mais de tous les vices qui peuvent se cacher derrière. Après, et même si la mobilisation mondiale que l’on a observé ces dernières semaines lors des rassemblements Black Lives Matter est vraiment géniale, je pense que la convergence des luttes peut avoir des limites dans certaines situations. Il y a souvent un moment où l’on en vient à se dire : “Mon combat est plus important que le tien”.  


Pensez-vous que le terme d’intersectionnalité est toujours employé à bon escient ? 

Christelle Murhula : À la base, l’intersectionnalité est un concept qui nous a été donné pour mettre des mots sur les oppressions que nous subissons, en premier lieu pour les femmes noires. Aujourd’hui, ce terme est parfois malheureusement un peu détourné à des fins marketing. L’intersectionnalité est une définition, un concept sociologique. Pas un adjectif. On le personnalise peut-être un peu trop. 

Rokhaya Diallo : Cela devient un peu une étiquette à la mode, parfois appliquée à plein de choses et pas toujours compris comme un concept indiquant la présence de femmes non blanches, qui reste l’élément central. Évacuer la question raciale me pose problème, car il ne faut pas oublier que c’est le point de départ.

 Finalement, “l’essence” du féminisme ne réside-t-elle pas dans le concept même d’intersectionnalité ? 


Nadia Yala Kisukidi : 
Il n’y a pas d’essence à proprement parler du féminisme, c’est pour cela que sa meilleure définition est nécessairement intersectionnelle : il doit pouvoir entendre et théoriser la complexité, la multiplicité des formes d’oppression [race, classe…] qui s’infiltrent dans les violences sexistes et consolident la structure du patriarcat. Le féminisme doit pouvoir être conçu comme une puissante machine à défaire les normes.   

Christelle Murhula : Je ne me sens pas légitime pour m’auto-proclamer “meilleure féministe” qu’une autre. Quand je vois des initiatives mises en place par des femmes blanches, issues de classe aisées, hétérosexuelles et valides, je ne remets pas en cause leur engagement. En revanche, je me demande tout de suite à qui va s’adresser cette initiative. Aux personnes qui se ressemblent ou à toutes les femmes ? 

Rokhaya Diallo : Il faut que les féministes non blanches aient accès au débat et soient davantage médiatisées. Elles sont intersectionnelles de part leur existence. À partir du moment où elles ont accès à l’espace public, elles portent cette parole, ce combat. Ces femmes-là ne se demandent pas si la lutte féministe doit primer sur la lutte antiraciste ou vice-versa : les deux sont importantes. Car les deux oppressions qu’elles subissent, lorsqu’il s’agit de sexisme et de racisme, peuvent les tuer. 

 Quel regard portez-vous sur la place accordée à l’intersectionnalité lorsque l’on aborde le féminisme en France aujourd’hui ?  

Rokhaya Diallo : Ça avance, mais c’est encore très lent. La convergence des luttes est importante, mais je pense que la lutte des femmes minoritaires est primordiale, elles ne doivent pas être invisibilisée par celle des femmes dominantes.

Christelle Murhula : Les choses évoluent en France, notamment sur Twitter où l’on peut s’exprimer sur ces questions. La réalisatrice Amandine Gay est, par exemple, beaucoup mieux intégrée qu’avant dans les médias et les conférences féministes, tout comme la coach de vie pour femmes racisées Marie Dasylva. Mais je reste méfiante : l’idée d’intersectionnalité dérange encore, même si les propos sont moins violents. Et c’est malheureusement autant le cas en société que dans les cercles féministes. 

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