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Quand la charge mentale s’immisce jusque sous la couette

Charge sexuelle

Simuler un orgasme pour faire plaisir à l’autre, se mettre une alerte à vingt heures chaque soir pour ne pas oublier sa pilule, dépenser des centaines d’euros pour de la lingerie « sexy »… Si les hommes ont le lourd tribut de bander, les femmes subissent quant à elles mille et une injonctions dès lors que l’on pénètre dans la sphère de l’intime.

C’est ce que la journaliste et autrice Clémentine Gallot a théorisé sous le concept de « charge sexuelle ». Un pendant sexué de la charge mentale. Avec la journaliste Caroline Michel, Clémentine Gallot publie un essai qui décortique avec sérieux, mais non sans humour, ses origines et ses mécanismes.

Sorocité : En deux mots, comment définiriez-vous la charge sexuelle ?

Clémentine Gallot : C’est un ensemble de pratiques, d’habitudes et de gestes qui relèvent à la fois de la charge mentale, du travail affectif et du « care » [soin] dans le cadre de la sexualité.

Une forme de labeur gratuit [attention, on ne parle pas des travailleur·euse·s du sexe], un service sexuel, non rémunéré, invisible, non reconnu, et peu considéré, qui concerne surtout les personnes qui s’identifient comme femmes. Comme le démontrent les témoignages recueillis dans l’ouvrage, les injonctions pèsent différemment selon que l’on est une femme grosse, une femme racisée, etc.

Pourquoi la charge sexuelle est-elle exclusivement féminine ?

Je dirais plutôt « en grande majorité », car il y a toujours des exceptions. Les hommes ont aussi leurs propres injonctions, comme celle de la performance, mais disons qu’on la connaît mieux et qu’on la prend davantage en compte. Parce que les attentes sont genrées [on n’accorde pas la même importance à la virginité féminine et masculine, par exemple], les contraintes corporelles imposées aux femmes ne sont pas les mêmes. Le corps féminin est plus médicalisé, la société pratique un contrôle plus strict du corps des jeunes filles.

En France, le discours majoritaire sur la sexualité repose sur des représentations différenciées : les filles d’un côté, les garçons de l’autre, au lieu de souligner les similitudes [tout le monde est excité / tout le monde jouit], comme c’est le cas en Suède, par exemple. Évidemment, cette asymétrie est construite, elle n’est pas biologique : on a ainsi naturalisé certaines compétences, telles que le soin, comme étant typiquement féminines.

En outre, les femmes sont confrontées à des discours ambivalents et des injonctions contradictoires [l’exhibition mais aussi la pudeur], qui sont de toute façon impossibles à atteindre.

À la faveur de quels événements la charge sexuelle s’est-elle démocratisée dans nos modes de vie ?

C’est le produit d’une longue histoire de la sexualité, non-linéaire et plutôt répressive, qui s’incarne et se propage collectivement par le biais d’une socialisation et d’institutions. En un siècle, on est passé·e·s de l’interdiction à l’injonction de jouir. La transition est compliquée, il y a forcément des continuités et des ruptures.

Plusieurs raisons à cela : d’abord la libération sexuelle des années 60, qui a, on s’en est rendu·e·s compte plus tard, surtout libéré les hommes cis et hétéros. Mais attention, nous ne remettons pas en cause les acquis féministes des années 70.

Ensuite, le capitalisme, qui induit un rapport utilitaire et de consommation à la sexualité. Il faudrait à tout prix réussir sa vie sexuelle, en avoir une plus grosse que celle du voisin… La sexologie telle qu’elle s’est développée dans les années 1970 y a également contribué. Le lien avec la charge mentale, c’est aussi la persistance des inégalités femmes-hommes dans la société, qui sont d’autant plus difficiles à discerner qu’on nous dit tout le temps que ‘l’égalité est avérée’.

Ces inégalités se nichent dans les pratiques intimes du quotidien, que l’on retrouve à la fois dans les salaires et au lit. En tout cas, on remarque bien qu’il y a un décalage entre les discours béats sur la libération sexuelle et la réalité, qui est, parfois, davantage associée à une forme de pénibilité.

On connaît les charges mentale et émotionnelle. Pourquoi la charge sexuelle n’en fait-elle pas partie ? En quoi est-elle à part ?

Si, justement tout est lié. On parle de charge pour rassembler tout un tas de mécanismes et d’injonctions, mais le terme de charge sexuelle n’est pas homologué par la sociologie, c’est juste moi qui ai proposé l’idée ! Pour la charge mentale : quand on fait une double journée, notre libido n’est pas forcément au top, ce qui est logique. Il y a du travail émotionnel dans la charge sexuelle.

Comme vous le soulignez fréquemment dans votre essai, Caroline Michel et vous, la charge sexuelle évolue principalement dans un monde hétéronormé. Pourquoi sévit-elle davantage au sein des couples hétéros ?

Il ne faut pas idéaliser les sexualités minorisées, mais la sociologue Natacha Chetcuti, qui a étudié la sexualité des femmes lesbiennes et bis a noté que le « care » était mieux réparti entre les partenaires. La marge est aussi le lieu où -idéalement- on s’affranchit davantage des normes et où on peut inventer d’autres modèles.

La charge sexuelle, c’est aussi une manière de renforcer les sexualités majoritaires et de reconduire le système hétérosexiste comme unique horizon des femmes. Elle amène précisément à solidifier l’asymétrie dans la répartition des émotions, le soin corporel ou encore l’esthétique, alors qu’il faudrait les décorréler de nos idées sur la féminité ou de la masculinité.

En plus d’analyser le phénomène de la charge sexuelle, l’essai propose quelques portes de sortie. Alors, comment sortir concrètement de ce déséquilibre ?

Le simple fait de dire aux femmes : « les filles, arrêtez de vous mettre la pression » me semble un peu court et pas très intéressant. Il n’y a pas de solution miracle, mais on peut quand même contribuer à ne pas reconduire l’analphabétisme sexuel, les inégalités et les violences dans la sphère intime. Il me semble important de souligner qu’au-delà des conduites individuelles, où chacun·e doit se responsabiliser, ce problème est systémique et relève d’institutions, de croyances et de discours diffusés dans la société, par l’État, l’école, la médecine, la presse… Au final, c’est politique.

La charge sexuelle : pourquoi la charge sexuelle est l’autre charge mentale des femmes, de Clémentine Gallot et Caroline Michel, First Editions.

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