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La nécessité de revaloriser les professions féminisées dans l’après-Covid-19

Pancarte accrochée à un portail avec le texte : Merci à nous soignats et à tous ceux en 1ère ligne

Et si la crise sanitaire nous offrait une fenêtre pour revaloriser les emplois féminisés, situés en première ligne face à la pandémie ? Chercheuses, infirmières et militantes féministes se mobilisent.

Infirmière dans l’un des plus grands services de dialyse d’Île-de-France où elle s’occupe de patient·e·s touché·e·s par le Covid-19, Pascaline* reçoit la visite de coiffeuses sur son lieu de travail. Bien qu’elle ne sache pas si l’initiative relève de sa hiérarchie, Pascaline reste circonspecte : se voir offrir une coupe alors qu’elle ne touchera aucune prime exceptionnelle était-il bien nécessaire ?

Pour ses dix-sept ans de métier dont 14 passés dans le même groupe privé de santé, Pascaline touche à chaque fin de mois 2028 euros brut, une somme à laquelle s’ajoutent des primes de présentiel et d’horaires décalés. Avec ces revenus, pas question de manquer le travail. Peu de temps après l’arrivée de l’épidémie en France, Pascaline souffre de migraines. Son conjoint présente lui aussi des symptômes caractéristiques du Covid-19. Pourtant, l’infirmière décide d’aller travailler. 

« Je ne peux pas me permettre trois jours de carence. Vous voyez le risque que vous faites prendre à la société parce que notre salaire n’est pas à la hauteur !« , raconte l’infirmière en colère. 

Infirmière puéricultrice en réanimation pédiatrique dans le Grand Ouest, Barbara déplore elle aussi le grand manque de reconnaissance de sa profession : « La France fait partie des pays de l’Organisation pour la coopération et le développement économiques [OCDE] où les infirmières sont les moins bien payées. Alors qu’au quotidien je dois prendre des risques, être sans arrêt sur le qui-vive, faire preuve d’une rigueur sans faille, dans un métier où l’erreur est interdite. Anticiper en permanence le pire et l’imprévu. Remplacer mes collègues au pied levé…« 

En mars dernier, Barbara a touché un salaire de 2190 euros net. Un « bon mois » selon elle, avec des nuits et dimanches travaillés. « Il n’existe aucune valorisation selon les formations et compétences acquises. Aucune sorte de récompense n’est offerte à une infirmière qui s’implique et se forme.« 

En quelques semaines, le caractère indispensable de la profession qu’exercent Pascaline et Barbara dans la lutte contre le Covid-19 est devenu une évidence aux yeux de tou⋅te⋅s. 

À nos balcons, chaque soir, nous remercions les soignants mais aussi celles et ceux qui prennent des risques pour nous chaque jour en allant travailler… Ces personnes sont majoritairement des femmes et pour la plupart sous-payées. En France, elles sont 87% chez les infirmier·ère·s, 73% chez les agent·e·s d’entretien, 76% dans la vente et les caisses et jusqu’à 97% chez les aides ménagères et à domicile.


Reconsidérer les métiers féminisés 

Ces dernières semaines, des voix s’élèvent pour que ces professions et les femmes qui les représentent ne soient plus les éternelles oubliées. Le médecin Martin Winckler incite les soignantes à faire la révolution et à « renverser le patriarcat médical« , dans une tribune parue le 27 mars dans le magazine Elle. Un meeting en ligne, intitulé Corona…viril !!, a aussi été organisé sur Youtube mercredi 6 mai à l’initiative de douze femmes de gauche. 
Le 27 avril dernier, le Réseau Mage (Marché du travail et genre) a mis en ligne une pétition signée par des chercheur·e·s, des syndicats et des associations féministes. Les signataires interpellent le ministre de l’économie Bruno Lemaire et appellent à une revalorisation de ces emplois placés en première ligne dans la lutte contre l’épidémie de coronavirus.

Sorocité a tenté de joindre le cabinet de la secrétaire d’État Marlène Schiappa à l’Égalité entre les femmes et les hommes. La réponse, reçue par email, précise : « Nous soutenons bien entendu toute initiative pour que les femmes soient mieux payées« . Et nous renvoie à une note publiée sur le site de la Fondation Jean Jaurès dans laquelle Marlène Schiappa alerte sur les risques qui pèsent sur la place économique des femmes pendant l’épidémie Covid-19.

Dans ce texte, la secrétaire d’État plaide elle aussi pour une reconsidération des métiers féminisés : « La réflexion sur les mutations de nos modèles économiques et sociaux ne pourra pas s’exonérer d’une réflexion sur la revalorisation de ces métiers très féminisés, dont chacun s’accorde désormais à dire qu’ils sont essentiels pour faire tenir une société.« 

Mais l’État, grand employeur, reste mauvais élève en la matière. L’économiste et co-directrice du réseau Mage, Rachel Silvera cite le rapport de la députée Françoise Descamps-Crosnier rendu au Premier ministre en 2017 sur les inégalités dans la fonction publique. Elle y démontre comment les filières à prédominance féminine sont moins bien reconnues que les filières techniques au sein même de la fonction publique. Les femmes y gagnent 19% de moins que les hommes. Or, déjà à l’époque, il était recommandé de « revaloriser en priorité financièrement les métiers et spécialités féminisés sous-valorisés à niveau de missions et contraintes égales« .

Pour les membres du réseau, l’État a besoin d’être « rappelé à l’ordre » et endosse une « vraie responsabilité« . Le Mage pointe également du doigt le Mouvement des entreprises de France (Medef) pour son inertie.

Définition de "petite main"
1. (Par métonymie) (Désuet) (Couture) Jeune ouvrière en couture qui début dans le métier.
2. (Par extension) Personne employée à de menues tâches fastidieuses.

Une inégalité ancrée dans les mœurs  


Reconsidérer la valeur économique du travail des femmes, c’est aussi refuser de faire appel à elles gratuitement. Face à la pénurie de matériel de protection en France, des « petites mains« , comme on surnomme ainsi les couturières, se sont attelées à confectionner bénévolement des dizaines de milliers de masques et de surblouses.

Sur le site Les Nouvelles News, la journaliste Isabelle Germain rappelle qu’il n’y a rien d’innocent à employer le terme de « petites mains » pour qualifier les couturier·ère·s. « Le mot ‘petit’ revient souvent. […] Comme pour dire que les femmes font de petites choses… et donc que ne pas les payer est une évidence.« 

Retirer aux femmes tout savoir-faire ne date pas d’hier. « Comme c’est un prolongement de ce qu’elle fait chez elle, prendre soin de sa famille, dans l’ombre, si discrètement, de façon “petite”, pourquoi les rémunérer ? « , ironise Rachel Silvera.

Ces emplois sont considérés comme « petits » ou « sales », à l’instar des aides-soignantes qui s’occupent des corps et font « ce sale boulot que les autres ne veulent pas faire« . L’économiste explique aussi : « Historiquement, l’infirmière était une nonne. Son travail, considéré davantage comme une ‘vocation’, n’était pas payé.« 

Selon Carmen Diop, psycho-sociologue spécialisée dans l’emploi des femmes noires diplômées, notre système repose sur « des personnes qui, pour des raisons historiques, sont réduites à de la main d’œuvre. Plus on descend dans la hiérarchie sociale, du médecin à la femme de ménage, plus on trouve des femmes racisées« , nous explique-t-elle.

Une étude américaine publiée en 2019 sur le site Lean in montre que les femmes noires touchent en moyenne 38% de moins que les hommes blancs et 21% de moins que les femmes blanches.

Rachel Silvera dénonce quant à elle les biais genrés dans l’évaluation des compétences en France : « Nos emplois sont hiérarchisés, classés en fonction de grilles, de classifications. Un exemple : dans la convention collective, pour l’emploi d’hôtesse de caisse, rien n’est dit sur la responsabilité vis-à-vis des clients, ça va de soi. Alors que des emplois manutentionnaires, à prédominance masculine, ont un vrai déroulement de carrière.« 

Mais la reconnaissance des compétences ne suffit pas. Du point de vue de Carmen Diop, « il faut des espèces sonnantes et trébuchantes, un titre, un niveau hiérarchique, que la parole des femmes soit entendue, des équipements adaptés à leurs corps… » 


De la nécessité des données sexuées 


Pour Carmen Diop et Rachel Silvera, il est encore trop tôt pour évaluer les répercussions de l’actuelle crise sanitaire sur le travail des femmes. La co-directrice du réseau Mage est toutefois sûre d’une chose : « Pour celles qui travaillent en première ligne, il y aura un premier effet : elles seront épuisées« . Pascaline le confirme : « Chaque semaine, nous comptons entre 50 et 60 heures de travail avec des journées qui finissent à 23h30 et qui commencent à 6h30. Parce qu’il faut faire tourner le service« .

Rachel Silvera demande la mise en place de données sexuées systématiques pour évaluer les dégâts sur l’emploi féminin. 

De manière globale, le combat pour la revalorisation des métiers féminisés est un marathon pour l’économiste : « Notre débat est structurel. Les inégalités ne vont pas s’arrêter avec la fin de la crise sanitaire. Les syndicats doivent prendre le relais, les associations féministes et nous citoyen·ne·s, pour exiger d’être écouté·e·s au-delà de la crise économique à venir. » 

Elle cite l’exemple la Première Guerre mondiale où les femmes qui avaient assuré le relai dans les usines s’étaient vu opposer l’effort de la reprise à leurs revendications d’égalité.


Et demain ? 


Selon Rachel Silvera, la crise Covid-19 représente l’occasion de remettre à plat le fonctionnement de notre système santé : « On a une petite fenêtre pour clamer que les emplois au cœur de l’utilité sociale sont aussi des emplois à prédominance féminine.« 

Pessimiste, Carmen Diop ne croit pas, quant à elle, en une révolution post-confinement. « Tant qu’on n’aura pas trouvé, nous les féministes, nous les féministes racisées, une forme de “grève du sexe” pour bloquer la société et se faire entendre, on n’y arrivera pas.« 
Sur le terrain, la route semble en effet encore longue. Pour Pascaline, faire grève relève quasiment de l’impossible. « Quand on est en grève, c’est simplement signalé sur le dos de notre blouse. Mais tout le monde s’en fout parce qu’au final le travail est fait.« 

Même son de cloche pour Barbara. « Pour faire la révolution, il faut de la force mais lorsque ma journée de travail m’est passée dessus tel un rouleau compresseur,  je suis trop physiquement et psychiquement fatiguée pour me battre. » 

Mais victoire, son équipe va enfin obtenir ce qu’elle demande depuis deux ans : un psychologue et un… lave-vaisselle.
 

*Les prénoms des soignantes ont été modifié à leur demande. 

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